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feuilleton
Description du blog :
Recette de cuisine, nouvelle, essais, petites histoires à faire peur
Catégorie :
Blog Livre
Date de création :
19.09.2006
Dernière mise à jour :
20.09.2006
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L'épidémie

L'épidémie

Posté le 19.09.2006 par feuilleton
L’épidémie

__________________


Ludwig inscrivit « Juillet de l’an 1633 », posa sa plume, referma la bible. iL avait grand faim, n’avait rien avalé depuis deux jours, était trop pauvre pour s’offrir un repas à l’auberge et trop réservé pour oser demander du pain à l’hôte de maison, le pasteur Keller. Aujourd’hui, il était invité à sa table. Il sortit de la salle d’étude, traversa le hall en courant, bouscula la cuisinière.
- Pardon Martha ! Je suis navré. de..
- Ne courrez pas comme ça. Ils vont bien vous attendre. C’est bien le propre de la jeunesse de se hâter pour aller ne rien faire. J'ai préparé du cochon au chou et de la tarte au pomme.
Ludwig déposa deux grosses bises claquantes sur ses joues rebondies qui protesta pour la forme, bien heureuse de la présence du jeune homme dans une famille où la dévotion, le respect des usages et l’observance des préceptes religieux se déclinait au quotidien sans laisser de place à la fantaisie. Ludwig frappa doucement à la porte de la grande salle de séjour, l’entrebâilla timidement.
- Entrez ! Entrez mon garçon, dit le pasteur Keller d’un ton enjoué.
Hésitant, Ludwig entra. La salle était vaste, décorée de boiseries, deux grandes fenêtres laissaient passer une lumière filtrée par des vitres à damiers losangés ceintes d’un mince filet de plomb aux couleurs pales rose et vert.
- Excusez mon retard. Je suis navré….Je… n’ai pas entendu la cloche, je suis désolé de vous….
Le pasteur l’interrompit.
- Navré, désolé ! Arrêtez où je ne vais plus vous croire. Vous devez être affamé mon vieux ?
- Heu, non ! Enfin si, un peu.
- Seulement un peu, dit-il en lui lançant une bourrade dans le dos ? A votre âge j’aurai dévoré un bœuf. Martha a mis les petits plats dans les grands. Asseyons-nous.
Ludwig prit la place désignée. Depuis des générations de Keller, l’invité s’asseyait toujours au même endroit, sous le tableau de l’aïeul, une croûte mal peinte, sombre et poussiéreuse. A la droite du pasteur se tenait son épouse, une femme plantureuse, mesurant une bonne tête de plus que son mari, un corps tout en rondeurs appétissantes où tout était développé presque à l’excès. En face de Ludwig se tenaient les trois filles. Elisabeth la benjamine, Ingrid la seconde et Edwige, l’aînée, mariée à un soldat de la garnison. Elle tenait son bébé contre son ventre, le caressait avec une douceur maternelle presque machinale. Le nourrisson vagissait bruyamment, se frottait la bouche de ses petits poings serrés, tournait la tête vers un sein qui ne venait pas à lui assez vite. Le pasteur intervint.
- Qu’attends-tu pour le nourrire ?
- Il réclame si souvent ! Je ne sais si je vais avoir assez de lait ?
- On lui trouvera une nourrice.
Puis le pasteur s'adressa à son invité.
- Nous remplacerons le bénédicité par le passage de la bible, celui que vous traduisez. Je ne sais plus très bien lequel d’ailleurs.
- Le verset vingt-sept, chapitre deux répondit Ludwig mi hésitant, mi surpris. N’est-ce pas un peu déplacé ?
- Déplacé ! Mais non, répondit le pasteur avec autorité. Contez-nous ce récit.
Ludwig sortit son brouillon de sa poche, le déplia tandis qu’Edwige dégrafait son corsage d’où surgir un sein rose et tendu par les montées de lait. Il n’en fallut pas davantage pour troubler le jeune homme, le regard vissé autant sur l’arrondi maternel que sur le texte quand la petite Elisabeth intervint.
- Ludwig ! Est-ce que tu vas nous raconter une histoire de guerre avec des soldats qui tuent. Raconte-nous celle où il y a des démons et des singes au derrière tout rouge ?
- Elisabeth ! Qu'est-ce donc ce langage de charretière ? Ludwig, lisez s’il vous plait .
- Tu devras tout lire sinon je ne suis plus ta copine, dit Elisabeth debout sur sa chaise.
Le pasteur haussa le ton.
- Asseyez-vous ! qu’est-ce donc cette tenue ?.
- Oui Papa, dit-elle avec un petit air charmeur et effronté.
- Sachez que dans les bonnes familles, les enfants ne mangent pas avec les parents. Et quand cela arrive, ils gardent le silence. Il n'y a qu’ici pour voir cela. Ne me fâchez pas davantage.
- Oui mon cher petit papa chéri.
Ludwig eut envie de rire, trouvait que la gamine en faisait un peu trop. Le pasteur fronça les sourcils sur des yeux qui cachaient mal l’adoration qu’il avait pour cette enfant, essayait en vain de garder un semblant de sévérité. Vaincu par tant de charmes, il abandonna la partie, trop heureux du bonheur que lui apportait sa chère petite dernière.
Ludwig commença la lecture. Le chou et les salaisons dégageaient de bonnes odeurs de chairs fumées, de gros cornichon au vinaigre et de crème qui venaient lui chatouiller les narines. Sans se soucier des convenances, la femme du pasteur attrapa une belle saucisse qu’elle enfourna dans sa bouche tout comme le nourrisson happa le mamelon tumescent de sa mère qui se présentait à lui, chacun, goulûment, tirant sur la protubérance dans un bruit de succion presque indécent.
- Eh bien mon ami ! Où avez vous la tête ? Lisez donc au lieu de reluquer le tétin de ma fille.
- Heu ! Dé, désolé Monsieur le Pasteur. Je, où j’en étais. Ah ! oui, « La Bible nous dit que s'unir sexuellement à son conjoint, c'est manifester corporellement qu'on se livre entièrement, sans barrière, ni émotionnelle, ni mentale, ni spirituelle. …»
Ludwig cessa de lire, sentit le rouge lui monter au visage.
- Qu’est-ce que ça veut dire sexuellement ? Dit Elisabeth.
Le pasteur se racla la gorge.
- Ce chapitre ne convient pas à notre prière. Demain vous nous ferez une autre lecture. Mangeons maintenant. Tout va être froid. Que Dieu bénisse notre repas.
- Mais papa, insista Elisabeth. ? C’est quoi sexuellement.
- Qui a attrait au sexe. Mange.
- Et bien moi je sais. C'est quand on fait des bébés.
La remarque déclencha autant de fou-rires étouffés que d’embarras.
- Elisabeth ! Pour l’amour de Dieu s’écria le pasteur
- L'autre nuit, quand je me suis levée pour aller au petits coins, je vous ai vu avec maman qui faisait du cheval sur vous.
L’incongruité de la remarque provoqua l’étranglement du pasteur, le courroux de la mère et la gêne de ses sœurs aînées. Dans son coin, Ludwig n’osa relever la tête, croiser un regard qui lui aurait fait perdre toute contenance. Elisabeth reçut une volée de bois vert.
- Non de nom de non de Dieu ! Finiras-tu par te taire ? Tu parles trop pour ne rien dire. Tu en arriverais presque à me faire dire des choses horribles et me fâcher durement.
Puis retrouvant un peu de son calme il continua.
- Ce que tu as vu n'est rien qui soit anormal et approuvé par Dieu. Tu es trop jeune pour avoir vu cela mais tu n'en perdras pas la vue. Oui, c'est ainsi qu'on fait des enfants.
- Alors Papa, nous allons avoir un petit frère !
Vaincu, le pasteur se renversa sur sa chaise, les bras ballant, en soupirant longuement.
- Mangeons, nous avons tous faim et l’ouvrage nous attend cette après-midi.
Le pasteur tailla de larges de pain. Les plats passaient de main en main, chacun se servait abondamment. Les timbales se remplissaient de vin blanc du Rhin. Le pasteur levait le coude promptement et par pur politesse Ludwig voulu le suivait. Quand tout fut avalé et bu, Martha apporta un magnifique dessert. Elle n’avait pas d’égal en cuisine, réussissait à merveille l’apfelkuchen à la cannelle. Chacun se servit. Aussi gourmand qu’affamé comme on peut l’être à dix-neuf ans, Ludwig ensevelit sa part de tarte sous une couche généreuse de crème fouettée puis se mit à avaler d’énormes morceaux sous les yeux stupéfaits du pasteur qui se demandait comment il était possible d’enfourner d’aussi grandes quantités en si peu de temps.
- Calmez-vous jeune homme. Personne ne viendra vous voler votre assiette. Vous aller vous rendre malade.
- C’est si bon, dit-il en avalant la dernière bouchée.
- Tenez ! goûtez-moi cet alcool de cerise. Ça fait digérer.
- C’est que j’ai peut-être un peu trop bu !
- Une fois n’est pas coutume.
Le pasteur invita la famille à louer les mérites de Martha, glissa un mot sur les vertus du silence, de l'amour de son prochain et de la crainte que Dieu doit inspirer, sachant par expérience que la vie est courte et faite de lendemains incertains par ces temps de guerres et d’épidémies. Enfin, en dirigeant son regard vers la petite Elisabeth de dire haut et fort qu'on reçoit plus d'enseignement à écouter qu'à cailleter toute la sainte journée. Elisabeth n’avait pas touché à son assiette, se leva, alla embrasser son père puis s’en alla rejoindre la flopée de gosses qui l’attendait sur le perron. Sa mère en profita pour terminer la part de la fillette.

Le repas terminé, chacun retourna à ses occupations. Nauséeux, Ludvig sortit prendre l’air, faire quelques pas dans les rues vides de badauds. Demeuraient quelques mendiants accrochés à leur misère dont on ne savait que faire si ce n’est leur donner la charité. Il y en avait tant qu’il était impossible de donner à tous. La nouvelle horloge à engrenages de bois et fierté de la ville, marquait deux heures passé midi sur la petite aiguille, une heure où plombait un soleil estival sous un ciel aussi bleu que le bleu de la voûte de l’église. Il y avait dans l’air, quelques chose d’agréable qui donnait à cette journée un sentiment de bonheur, une sorte de plénitude rassurante égaillée par les allées et venues acrobatiques des hirondelles aux pépiements incessants. La tête lui tournait un peu, le sol se dérobait sous ses pieds et ses idées s’embrouillaient. Il se sentait de plus en plus mal, déambulait sans but précis, traînait la savate sur un sol poussiéreux. Le ruisseau apportant son lot d’odeurs inconvenantes, ajoutaient à son écœurement. Il s’arrêta près d’une fontaine, s’aspergea le visage d’eau fraîche, en but une gorgée qui lui procura un semblant de soulagement. Puis il alla s’assoire sur un banc, les bras croisés sur son ventre gonflé par l’indigestion, les yeux dans le vague et le cœur au bord des lèvres. Il regrettait ses excès, jurait qu’il ne toucherait plus jamais aux sucreries, à la crème de Martha et au chou aigre qui lui encombrait le ventre, pensée qui eu rapidement raison de son estomac qui se retourna, accompagné d’un gémissement plaintif ? Un puissant jet de vomissures vint s’écraser entre les pieds d’un passant.
- Eh, l’ami, on dirait que ça ne va pas très bien, dit l’homme en s’écartant. Qu’as-tu donc avalé pour te rendre malade de la sorte ?
- De l’apfelkuchen à, à la crê.,
Réponse qui provoqua une seconde salve plus dense et plus puissante encore. Le teint vert et le visage décomposé, le jeune homme croyait vivre sa dernière heure, implorant Dieu qu’il mette fin à ses tourments.
- Hé bien, mon gars ! Voilà ce qui arrive aux gourmands. Tu souffres par où tu as pêché. Vomir te soulagera. Continue mon gars, aller, un petit effort, dit-il en lui tapotant les épaules.
A l’agonie, Ludvig s’affala de tout son long au milieu de la rue, le corps tout entier parcouru de spasmes, ne régurgitant plus que bille amère.
- Ah que j’ai mal. Je vais mourir.
- Mais non ! grand sot ! Une indigestion n’a jamais tué personne. Redresse-toi, tu nages dans ton dégueulis. Bon Dieu que tu pues, dit l’homme en tordant le nez. Bois un peu de cette médecine. Elle va te redonner du cœur au ventre.
L’homme agrippa le garçon par les aisselles, l’aida à se redresser, le fit assoire et porta le goulot à sa bouche. Ludwig avala une lampée d’un liquide fort au goût relevé de menthe et de girofle. D’un geste rapide, Ludwig attrapa la fiole, la porta à sa bouche et la vida d’un trait.
- Eh ! Mais c’est qu’il a tout bu le drôle, dit-il en s’adressant à une foule imaginaire.
- Mille mercis Monsieur. Qu’est-ce donc cette médecine magique ?
- Il n’y a pas mieux pour remettre en place les estomacs les plus tourmentés. Mais pour avoir tout bu, tu me devras deux pièces d’argent.
- Deux ! répondit Ludvig. C’est que je ne les ai pas.
- Où habites-tu ?
- Chez le pasteur Keller.
- Ah, oui ! Je le connais bien le pasteur. Tu n’aura qu’à passer à l’apothicairerie me payer ta dette. Si tu oublie, je t’enverrai l’huissier.
Deux pièces d’argent étaient tout ce qu’il gagnait en plus d’un mois de travail, suffisaient à peine à payer l’aubergiste et l gamelle, une somme qu’il n’était pas prêt d’avoir. Soulagé, il remercia son sauveur, promis le remboursement, s’en retourna chez le pasteur.
Ludwig entrant dans le bureau, s’excusa de son retard.
- Vous avez une tête de papier mâché. Êtes-vous souffrant ?
- Ce n’est rien. Juste une petite indigestion répondit Ludwig tout confus.
- Voulez-vous boire un peu d’eau de vie pour vous faire digérer ?
- Oh non merci, j’en ai trop bu à table.
- Aller vous reposer. Vous ne serez bon à rien.
Ludwig alla s’allonger dans sa mansarde, dormit jusqu’à vêpres. Le réveil fut difficile. Il avait la bouche pâteuse et un fort mal de tête. Il regagna le bureau, se remit au travail sans ajouter un mot. Dans le silence studieux de l’étude, le pasteur et son aide travaillèrent jusqu’au soir. Deux douzaines de feuillets avaient été retranscrits en haut allemand et en belle lettres gothiques. C’était une source de revenus essentiels pour les Keller, un travail assez bien rémunérée par le conseil du culte. Les versets latins n’étaient pas faciles à transcrire. Il fallait trouver les mots justes qui n’altéreraient pas la sémantique biblique. Le pasteur et son compagnon firent une pose. Martha apporta une collation. Le repas avalé, ils se remirent aux écritures. Ingrid les avait rejoint comme cela était souvent le cas, quand la commande était pressante et que le travail prenait du retard.

Ingrid ne ressemblait en rien de ses sœurs. Son physique, sa manière d’être et de parler, discrète et réservée, ses longs silences, tout la différenciait des autres. Elle possédait un savoir impressionnant, parlait et écrivait le latin, le haut allemand et un peu de la langue des français qu’elle trouvait si difficile. Enfin avait une mémoire prodigieuse et pouvait réciter par cœur des chapitres entiers de la Bible. Elle n’était pas franchement jolie mais elle était belle pour qui savait la regarder. Même si son corps paraissait trop mince, il ne manquait pas d’une certaine allure. Elle avait un cou élancé qui mettait en valeur un large visage aux traits originaux. Sa peau fine blanc nacré était parsemé de petites tâches de rousseur. Ses grands yeux noirs intenses illuminaient son visage diaphane. Sa bouche aux lèvres carminées l’embellissait davantage et ses cheveux flamboyants et frisés lui conféraient des allures d’infante ibérique. Son corps n’était pas aussi développé que celui de sa sœur aînée. Sa poitrine haut placée ajoutait à son apparence une distinction toute particulière. Ingrid n’avait rien des canons de la beauté qui voulaient que les filles aient les cheveux raides et blonds, de fortes poitrines corsetées dans un boléro à balconnets pour en accentuer le galbe. Enfin qu’elles aient la corpulence robuste, plantureuse et généreuse des femmes de ce pays.

Ludvig redressa la tête, essuya son indexe noirci par l’encre, jeta un regard en direction d’Ingrid. Elle était assise sur une chaise à accoudoirs, tenait entre ses doigts une mine de plomb qu’elle passait et repassait doucement sur ses lèvres, le visage immobile et le regard concentrer sur son livre. Elle se balançait d’avant en arrière d’un mouvement lent mue seulement par la pointes des ses pieds qu’elle avait nus. Le jeune homme la dévisagea un court instant. Elle s’en aperçut, perdit l’équilibre et manqua de tomber à la renverse. D’un geste rapide et précis, Ingrid se rattrapa aux bords de la table. Confuse, elle rectifia la tenue puis se remit à écrire, avec aux coins de sa bouche, un petit sourire gêné. A l’autre bout de la salle, le pasteur somnolait, passant indifféremment du rêve à la réalité, quelques feuillets posés sur les cuisses, mollement abandonné à sa rêverie et prêt à sombrer dans les limbes d’un sommeil aux ronflements bruyants. SA tête basculait lentement vers l’avant jusqu’à en perde l’équilibre, la relevant brusquement par peur d’être surpris dans cet abandon, ânonnant comme excuses quelques paroles mâchonnées quand Martha entra.
- Je vous ai laissé trois autres chandelles sur la table Je peux vous faire à manger si vous le désirez ?
Réveillé brusquement, le pasteur fit tomber son ouvrage, fit mine de ne pas dormir, se racla la gorge et dit en se levant.
- Heum ! oui . C’est beau ! Euh, non c’est bien. Merci Martha. Allez dormir. Vous devez être épuisée dit-il dans un fort bâillement. Nous avons beaucoup travaillé jusqu’à maintenant
Martha prit congé. Il devait être tard, peut être au milieu de la nuit. Ludwig, Ingrid et son père sortirent dans le jardin se dégourdir les jambes. La lune n’était pas encore levée et l’on ne voyait pas à plus de quatre pas de distance. Le silence nocturne était seulement troublé par le cri-cri continu des insectes qu’on peut entendre après une chaude journée d’été. Au-dessus de leur tête, la voix lactée tranchait sur le champ profond d’un ciel aussi noir que l’encre de leurs encriers. L’air était léger, chargé des senteurs estivales. Ingrid rompit le silence.
- Est-ce possible qu’il y ait des étoiles habitées par d’autre hommes ?
- Certes non, répondit le pasteur avec assurance ! Cela est impossible car ce ne sont que des étoiles et Dieu ne l’a pas prévu ainsi. Seule, la terre est habitée.
- Je n’arrive pas à imaginer combien l’univers est grand et notre terre si petite. Nous sommes d’infinies poussières dans cette immensité.
- Ne crois pas cela, répondit le pasteur. Dieu nous a fait à son image. Il nous a placés au centre de l’univers et sommes ses plus importantes créatures.
- Comment est-il possible que Dieu soit à l’origine de tout cela et pourquoi nous accorde-t-il autant de faveurs ?
- Dieu est puissant, infiniment bon mais son dessein ne nous est pas révélé.
- Alors pourquoi toutes ces guerres, ces souffrances et ces injustices ? Pourquoi Dieu accepte toutes ces horreurs ?
- Ce que tu évoques n’est pas l’affaire de Dieu mais celle des hommes. Depuis que nous avons quitté le paradis terrestre les hommes sont responsables de leur destinés.
- Mais Père ! Plus j’avance dans la connaissance et plus je me pose des questions qui n’ont pas de réponse. Est-ce normal ?
- Bien sûr ! Qui ne ressent pas cela ? L’instruction et la connaissance n’évacuent pas nos incertitudes. Quel érudit, quel philosophe n’a pas douté un fois dans sa vie ? Moi même il m’arrive de ne plus savoir très bien pourquoi j’existe et pourquoi Dieu a créé les hommes.
- Je n’ai jamais compris la sainte trinité. Comment peut-on être à la fois le Père, le Fils et l’Esprit saint, comment tout cela ne fait qu’un.
- Qu’en pensez-vous Ludwig, dit le pasteur en se débarrassant habillement d’une question embarrassante ?
Ludwig marqua un temps de réflexion puis répondit.
- Un mystère ne peut avoir de réponse dit-il fort justement. Mais j’ai une explication simple. On peut comparer la sainte trinité à un œuf. Un œuf à trois parties, le jaune, le blanc et la coquille et pourtant c’est un tout, un oeuf.
- C’est pertinent dit le pasteur. D’où tenez-vous cette explication ?
- De ma grand-mère.
Vers l’Est, la lune ce levait, jaune d’or, brillante, inondant la campagne d’une lueur étrange et irréelle. Ingrid intervint à nouveau.
- Avez-vous remarqué comme la lune semble plus grosse quand elle est basse sur l’horizon ?
- C’est vrai, je n’y avais jamais fait attention.
- C’est une illusion d’optique, répondit Ludwig.
- Une illusion, mais laquelle ?
- Celle qui nous fait croire justement qu’elle est plus grosse, répondit le pasteur en taquinant son auditoire.
Une évidence qui amusa les deux jeunes gens et qui mit court à toute explication. Ingrid se tenait dans l’embrasure de la porte fenêtre. Sa silhouette s’imprimait sur le tissu léger de sa longue chemise. Ses seins saillaient avec l’arrogance de sa jeunesse. Ludwig ressentit un grande trouble qui lui provoqua une érection aussi soudaine qu’embarrassante, lui qui était encore puceau à un âge où la plus part des jeunes gens de son âge étaient mariés ou allaient se faire déniaiser par des putains. Gêné par la turgescente apparence, il s’éloigna vers la campagne obscure. Il prit une respiration profonde, bloqua son souffle et attendit le plus possible jusqu’à ce que ses poumons demandent grâce. A bout de souffle il relâcha l’air vicié. Il prit une seconde respiration, fit la même chose, en prit une troisième, ainsi de suite jusqu’à ce que la tête lui tourne ? Son sexe retrouva une apparence convenable. Il aimait à dominer son corps, il n’acceptait pas d’être dépendant de ses pulsions intimes, même s’il les admettait. Il se sentait libre des tutelles corporelles, vivre ou mourir s’il le désirait, Dieux n’y serait pour rien. Un choix aussi gratuit qu’inutile, une décision qui ne pouvait être dictée par ce Dieu, aussi puissant soit-il. Apaisé, il rebroussa chemin, réintégra la salle d’étude vide de ses occupants, trouva un petit mot à son intention.
« Nous allons nous coucher. Martha vous a préparer la chambre du second étage. Ne faite pas de bruit en montant – L W Keller »

Sous les combles, la chaleur était étouffante. Il se dévêtit, s’allongea sur son lit, les mains croisées sous sa tête repensa à cette éprouvante journée, a son indigestion ? Le trouble ressenti pour Ingrid lui revint puissamment, l’assaillit, ne le quitta plus. Il se soulagea, empoigna son membre dressé comme la flèche de la cathédrale, entama un va-et-vient rapide qui lui procura une jouissance immédiate, maculant ses draps et le parquet d’une semence abondante. Soulagé mais aussi un peu décourageé, il se tourna sur le côté et se mit à penser à Ingrid, pensées qui se perdirent dans les limbes confuses de son sentiment amoureux. Le sommeil le gagna. Ingrid se tenait devant lui, le ventre déformé par une grossesse avancée, rayonnante de bonheur telle la vierge allaitant son enfant roi. Elle lui souriait, lui parlait avec des mots qu’il ne comprenait pas. Elle le prit par la main s’envolèrent dans l’azure au dessus de la ville, parmi les monts et les vallées, au-dessus des océans de forêts. Elle allait vite, trop vite et lui avait toutes les peines du monde à la suivre tant son corps lui semblait pesant et lent, maladroit et terriblement apathique. Mais il volait, de sauts en rebondissements, ressentant un bonheur étrange de liberté, d’amour et d'inquiétude. Elle était là, à côté de lui, belle comme un ciel couchant. Le temps n’avait plus de mesure, plus d’épaisseur. Les limites avaient disparu, tout était lenteur infinie aux dimensions impossibles. Ils se posèrent au centre d’une vaste clairière inondée d’une lumière aveuglante. Elle s’approcha de lui. Ludwig sentit le souffle chaud de son haleine. Elle était là, alanguie et offerte, lascive et désirable. Il la regardait avec passion. Elle le dévorait de son puissant regard quand son visage se couvrit d’eau et de sang. Son regard devint dur. Elle était effrayante, dangereuse. Ludwig sentait le va et vient de sa caresse, la douceur de ses lèvres effleurer son pénis érigé tel un volcan prêt à répandre des coulées interminables de lave. Dans un déferlement de lamentations insanes et de cris d’une incroyable extrême, Ingrid recula, écarta ses cuisses blanches et plongea ses mains au fond de sa matrice d’où elle extirpa un petit corps gluant, tremblant comme de la gélatine. Elle empoigna l’embryon sanglant à plein main qu’elle tendit au dessus de sa tête. Le fœtus devint glaive qu’elle abattit sur lui. Il hurlait bien qu’ aucun son ne sortait de sa bouche muette. Courir, fuir était impossible. Ses jambes ne répondaient pas à sa volonté. Il voyait son corps décapité, gésir sur le sol alors qu’Ingrid s’employait à le couvrir de terre, déversant un flot ininterrompu de litanies incompréhensibles. A demi conscient, Ludwig voulait mettre un terme à cet épouvantable rêve, chasser cette vision dantesque. Réveillé par ses propres cris, il se redressa sur son lit. Il était trempé de sueur.
- Monsieur Ludvig, réveillez-vous dit Matha.
- Ah, Martha, quel affreux cauchemar ! Vous n’auriez pas quelques chose à boire ?
Elle lui tendit un bol d’eau fraîche. Il l’avala d’un trait, puis se recoucha, revoyant ces images monstrueuses qui continuaient à l’effrayer. Il se rendormit.
En descendant à la salle commune pour avaler une soupe, Ludwig rencontra Ingrid. Elle semblait absente, le nez dans ces livres. Elle releva la tête, lui sourit et dit
- Bonjour. Avez-vous bien dormi ?
- Oui, Merci, Enfin non, j’ai fait d’horribles cauchemars. Et vous ?
- La chaleur de la nuit était étouffante . J’ai lu une grande partie de la nuit le livre de Pierre de Ronsard. Je n’ai pas tout compris de cette poésie. Trop de mots me sont étrangers.

Les jours suivants furent remplis d’une douceur agréable et étrange. Insensiblement, le jeune homme glissait dans les langueurs de l’émoi amoureux, prenant bien soin de n’en rien dire à quiconque encore moins à l’intéressée, état de sa personne et de son esprit qui n’échappa pas à personne, encore moins au pasteur qui s’en félicitait secrètement. Au cours de l’été, le temps changea, devint pluvieux et frais. Ludwig avait quitté l’auberge, pour élire domicile chez les Muller tant il y avait de travail, une situation qui fit bien son affaire. La table et le gîte étaient agréables, le maître bon et d’humeur égale et Ingrid qui le ravissait. Il n’était pas rare que Martha prépara un bon feu dans la cheminée. L’automne s’installa, maussade et froid, interminablement pluvieux. Le travail touchait à sa fin, peut-être restait-il deux mois peut-être trois de travaux de traduction. Ludwig allait devoir quitter ces chers hôtes, devoir repartir à l’université.
Brutalement, l'hiver arriva, précoce et froid. Les moissons pour bonnes qu’elles fussent ne rempliraient pas les greniers. Le pays allait manquer davantage. La femme du pasteur tirait sa mine des mauvais jours, passait ses journées assise au coin du feu à se lamenté toute la journée.

Depuis quelques jours, le pasteur était soufrant, alité et se plaignant d’une forte céphalée et d’un abcès à la cuisse qui le faisait souffrir. Exténué par le travail, Ludwig referma l’ouvrage, s’étira en bâillant, souhaita bonne nuit à Ingrid qui le lui rendit en un discret sourire. Il regagna sa mansarde, aussi froide en hiver qu’elle pouvait être trop chaude en été. Il se coucha tout habillé dans un lit glacial. Ne trouva pas le sommeil. Il se tournait et se retournait, assailli par toutes sortes de pensées noires et nostalgiques puis sombra dans le sommeil après des heures de tourments. Alors qu’il dormait profondément, Ludwig fut brutalement réveillé par la cuisinière. Martha était en pleurs, s’agitait en tout sens.
- Monsieur Ludwig. Levez-vous, le mal est revenu. C’est un grand malheur !
Les yeux collés de sommeil, Ludwig ne saisissait pas réellement l’importance de la situation.
- Qu'y a-t-il Martha, est-ce l’heure de se lever ?
- La peste ! La peste noire. Dieu nous punit.
Martha secoua le jeune homme par les épaules, lui demanda de se lever au plus vite, tira sur les couvertures.
- Notre pasteur et sa pauvre femme sont pris par les fièvres. Le bébé d'Edwige est mort de convulsions. Je vous en prie.
- Cela est impossible !
- Allez vous rendre compte par vous-même. Levez-vous, je vous en conjure!
Ludwig sortit de son lit, tremblant de froid quand le Pasteur entra dans la chambre suivi par sa femme accrochée à un pan de chemise.
- Pasteur ! Qu’y a-t-il ?
- Le bébé d’Edwige est mort. Descendez et prions afin que le seigneur l’accueille en son paradis. Il est innocent. Je l’ai porté dans mes bras, sa mère est trop faible, elle aussi est mourante. Protégez-vous, ne touchez à rien et lavez-vous les mains avec l'eau de vie. C’est un bon remède.

Deux jours plus tard, le pasteur, sa femme et leur fille Edwige moururent de la peste. Le fléau se généralisait dans toute la ville à une vitesse effarante. Prit de panique, Ludwig rassembla ses affaires, fit son baluchon à la hâte, quitter l’endroit, échapper au mal et retourner en sa ville natale d’Heidelberg. En descendant l'escalier, Ludwig croisa Ingrid.
- Le quartier est en quarantaine. Où comptez-vous aller ?
Dépité, Ludwig stoppa net, ne put cacher sa honte.
- Nous allons tous mourir.
- Vous allez nous quitter maintenant !

Le fléau accomplissait avec zèle son œuvre de dévastation. Au dixième jour, un bon millier d’habitants de la ville fut emporté. Trois jours plus tard on en compta le double et chaque jour qui suivait davantage encore. C’était par centaines de milliers que les gens disparaissaient. Les corps étaient déposés aux portes des maisons, laissés à l’abandon. Les fossoyeurs ne suffisaient plus à la tâche, eux-mêmes malades ou mort. La putréfaction des cadavres empuantissait les rues, augmentait le risque de contagion, apportaient d’autres maladies prêtes à éliminer ceux qui avaient échappé aux premiers assauts. Des centaines de cadavres jonchaient les rues. Les dépouilles étaient jetés pêle-mêle sur des charrettes, certains morts vêtus, d'autres dépouillés de leurs vêtements, volés par quelques coupe-jarrets que la maladie ne faisait pas reculer. Les corps étaient entassés les uns contre les autres dans un enchevêtrement indécent, les enfants mêlés aux adultes, les vieillards aux nourrissons, leurs chairs que la maladie avait souillées, sans distinction de rang, de fortune ou de sexe, conduits hors de la ville, précipités dans la fausse commune comme de chiens. Le chargement des trépassés allait grossir le tas des chairs pourrissantes, sans cérémonie, sans homélie, dans l’indifférence générale des gens en sursis, plus préoccupés à sauver leur peau que prier pour l’âme de leurs défunts. Les soldats avaient mis le feu à la montagne de cadavres. Des fumées âcres s’en dégageait, allaient s’abattre sur les quartiers hauts de la ville, rappelant aux survivants des lendemains d’angoisse. Comme tant de familles, les Keller furent emportés. Il n’y avait plus personne pour s’apitoyer sur le sort commun, célébrer les enterrements, enfin prier des jours meilleurs. Même les gens d’églises avaient été engloutis comme les simples mortels.

Epargné, Ludwig se terrait au domicile du pasteur, sans but, pétri d’angoisse, l’ombre de la mort s’agrandissait à mesure que les jours passaient, jusqu'à ce que le jeune homme tomba malade comme les autres. Terrassé par une forte fièvre, il se coucha, en proie à de puissants délires. Des spectres se profilaient sur les murs de sa chambre, rampaient sur le parquet, grimpaient sur son lit pour le dévorer. Il se débattait, demandait aide, qu'on lui ôte ces horribles monstres . Ingrid entra, les traits de son visage terriblement creusés, les yeux cerclés de noir. Ludwig voulut se redresser, n’en eut pas la force, retomba sur l’oreiller complètement épuisé.
- Je vais vous soigner.
D‘autorité, elle le dévêtit. La douleur était grande. La pudeur n’avait plus sa place.
- Il faut que j’incise cet abcès et fasse dégorger les humeurs. Je vais vous faire mal. Soyez courageux. Vous aurez peut-être une chance d’en réchapper. Je l’ai lu dans l’ouvrage De Humani corporis fabrica libri sptem . .
Ingrid s’empara du rasoir de son père, releva sa chemise, vint s’assoire sur ses cuisses, hésita un instant, puis posa une main sur son sexe pour le protéger, s’excusa de son getse puis d’un geste précis incisa l’abcès. Ludwig cria. Une sanie visqueuse sortit de la plaie, se répandit sur son bas ventre, entre sur ses cuisses, tâchant drap et vêtements. A l’aide de ses poings, la jeune fille pressa l’anthrax. Un jet de pue gicla à son visage. Elle s’essuya le front du plat de la main puis nettoya la plaie à l’eau de vie. Ensuite elle lui appliqua une compresse d’un baume à la couleur de l’argile, pensa la plaie.
- Je reviens de suite.
Après quelques minutes, Ingrid revint avec un drap de bain posé sur l’épaule, un broc d’eau chaude parfumée, lava le corps du jeune homme.
- Ne bougez pas et buvez. C’est amer. Cela fera diminuer les fièvres. Je dois aller me changer.
Puis elle lui posa une question inattendue.
- Vous êtes si réservé avec moi. Voilà des mois que vous m’observez.
Ludwig ne put répondre, trop gêné par la question, trop faible pour formuler une réponse convenable.

L’état de Ludwig s’aggrava le soir même. Ingrid partageait son temps entre sa petite sœur et le jeune homme. La privation de nourriture ajoutait à ses tourments. Après trois jours de douleurs et d’angoisses, Ludwig, reprit peu à peu de conscience et de force. La fièvre avait bien diminué, son aine avait bien dégonflé. Il se redressa sur son lit, enfila des vêtements chauds, sorti de sa mansarde, aperçut Ingrid assise sur le plancher, la tête dans les mains, toute tremblante de fièvre.
- Elisabeth est morte ce matin. On ne peut plus rien pour elle. Elle m'a chargée de vous dire combien elle regrettait de ne pas vous avoir vu une dernière fois et combien elle aurait aimé connaître les plaisirs de la vie dont vous parliez. Elle vous a réclamé . Elle vous aimait comme un grand frère.
- Vous allez me guider afin que je vous soigne. Je descends chercher de quoi manger et boire, c’est indispensable. Priez notre seigneur pour qu’il vous vienne en aide.
- Je ne croie plus en Dieu, lui qui me fait tant souffrir, nous inflige de telles souffrances. Il a tout emporté, tout ceux que j’aimai. Ce n’est plus Dieu, c’est le Diable.
- Ne dites pas cela dit-il en se signant trois fois. Dieu ne se mêle pas des affaires des hommes comme le disait votre père. Je reviens très vite.
- Occupez-vous de ma petite sœur. Ils vont la jeter à la fausse et je ne veux pas.
En descendant au rez-de-chaussée, Ludwig découvrit un désordre effarant. Tout était cassé, pillé, éventré. Il ouvrit la porte de la cuisine, butta contre le corps de Martha, sans vie. Elle gisait dans une marre de sang. Il voulut la soulever, y renonça tant elle était lourde, entreprit de la traîner, dérapa sur la falque gluante, s’essuya les mains aux vêtements de Martha. Décidé, il l’agrippa par les pieds, traversa le grand hall, laissant sur son passage une longue traînée rouge. Il ouvrit la porte d'entrée, la tira sur le perron. Une odeur de fumées, d'ordures et de mort le fit reculer. Tout en était imprégné, tout sentait la mort. La rue n’était plus que désolation, silence. De grands feux brûlaient aux coins des rues, des feux qui devaient chasser le mal, ajoutaient à l’odeur insupportable des chairs en décomposition celle de l’âcreté des fumées. Il aperçut un corbillard en haut de la côte. Ludwig tira la vieille femme sur le trottoir de bois, héla le nouveau fossoyeur, l’ancien était mort la veille. Il referma précipitamment la porte derrière lui, condamna l’accès par une lourde barre de fer , retourna en cuisine en quête de nourriture. La tête lui tournait un peu, ses jambes avaient du mal à le supporter. Ne trouvant rien à se mettre sous la dent, il avala du saindoux qu'il trouva au fond d'un pot. A la troisième cuillère, il eu envie rendre. Il chercha quelque chose de plus consistent, un bout de pain ou un morceau de viande séchée. La huche était vide, il descendit à la cave, l'a trouva dévastée, les étagères renversées et les bocaux éventrés, la caisse à cendres vide de ses salaisons. A bout de force, il vint s'assoire sur une caisse de bois, resta un long moment dans la pénombre, éclairé seulement par une petite lucarne qui arrivait au raz de la rue quand un rat passa le long du mur et le fit sursauter. Il prit un morceau de cruche cassée, le lui lança rageusement. Le hasard plaça la trajectoire du rat sur celle du projectile tuant le rat sur le coup, un œil énucléé par la violence du choc. Etonné de sa chance comme de son adresse lui qui n’était pas capable d’attraper au vol une balle de chiffon, il prit le rat pour s’en faire un repas de misère quand il repensa à Ingrid. Il remonta à l’étage à quatre jambes, trouva la jeune fille étendu sur le palier, sans connaissance. Tout désemparé, il s’agenouilla auprès d’elle, perçut un gémissement. Il la prit dans ses bras, entra dans la chambre d’Ingrid qu’il découvrait pour la première fois. Il la déposa sur le lit. Ingrid rendit l’âme. Ludwig vint s’assoire à ses côté, la regarda un long moment sans ressentir la moindre émotion, trouva cela étrange, sans larme ni lamentation. Il lui apporta les derniers soins, ceux qu’il faut donner aux morts avant l’inhumation. Il ouvrit une malle, en retira une robe blanche, revint à son chevet, la déshabilla, lava son corps bleu d’abcès, l’habilla, lui brossa ses long cheveux. Puis il vint s’allonger auprès d’elle et commença une longue nuit de veille, priant le Christ qu'ils accueillent cette jeune fille en paradis, s’endormit rapidement.
La lumière du jour le réveilla. Ingrid n’avait pas bougé, les yeux et la bouche grands ouverts, le regard vitreux. Il la secoua comme pour la réveiller mais la froideur de ses chairs lui rappela crûment la dure réalité de l’instant. Ludwig se leva épuisé, l’âme en peine, enveloppa Ingrid dans un linceul fait d’un tapis, la prit dans ses bras et l'emporta à travers des rues se rendre au cimetière. Au dehors, les soldats avaient fait place à la rebut, chassant désordre, exactions et pillages. Un homme en arme s’apostropha de lui.
- Halte. Sale voleur, Repose ce tapis.
Ludwig stoppa, fut violemment projeté à terre. Trois hommes s’afféraient autour de lui, un le menaçait de sa dague, un autre lui liait les mains très serrées, l’autre lui criait des mots qu’ils ne connaissait pas, peut-être des insultes en son patois. Ludwig voulu donner une explication mais reçut en échange un coup de pied au ventre qui lui coupa net le souffle.
- Emportez-le et pendez-le avec la racaille de cette nuit.
Ludwig fut hissé sur la charrette qui fit un bon en avant. Lui bascula en arrière et se blessa à une barre de fer saillante. Le convoi stoppa. Sur les ordres de leur capitaine, deux soldats firent descendre Ludwig.
- Que fais-tu là Ludwig ?
- On l'a pris en flagrant délit de vol, Capitaine.
- De vol ? Mais pourquoi nous voles-tu ? Ne crois-tu pas qu'on a assez souffert ?
- Je ne volais pas, je transportais le corps d'Ingrid pour le mettre en terre.
Le capitaine, déroula le tapis, trouva le cadavre.
- C’est bon. Libérez-le. Je le connais. Il travaille au domicile du pasteur.
Ludwig s'adressa à l'officier.
- Merci.
- Excuse la rudesse de mes soldats. Ils obéissent aux ordres.
- Ce n’est rien. Nous souffrons tous en ce moment.
- Nous n’arriverons jamais à bout de cette calamité.
- Ce sera long.
Les deux hommes se saluèrent. Les soldats s'éloignèrent. Ludwig demeura un instant immobile, se tenant les côtes puis se remit en quête d’une tombe. Il reprit le corps d’Ingrid sur les épaules, prit la direction de l’église. En chemin, il entendit des hennissement venant d’une rue voisine. Il s’y rendit, aperçut un attroupement autour d’un cheval. L’animal avait été renversé sur le dos, les jambes entravées par des liens. Ces yeux roulaient en tous sens et ses hennissement affolés emplissaient toute la place. La foule recula de quelques pas. Un homme armé d’un couteau s’approcha de la bête et d’un geste précis et rapide trancha la gorge de l’animal. Un souffle puissant d’air et de sang s’échappa de la plaie béante. Puis le cheval s’immobilisa, bascula sur le côté, les yeux renversés, la bouche ouverte, découvrant des dents verdies par l’herbe. La foule se rapprocha, puis se rua sur la dépouille encore fumante tels des chiens qu’on aurait lâché pour la curée. Les uns découpaient des morceaux de muscle, d’autres emportait des bassines de chairs sanguinolentes. Certains étaient prêts à s’entretuer pour un morceau de viande. Les bras poisseux de sang, un petit groupe de femmes avalaient la viande crue et chaude, leurs bouches pleine de sang tant elles s’en étaient gavées. C’était un spectacle infâme et rabaissant. Ecoeuré par la cruauté de la scène, Ludwig se remit en route, emprunta le sentier qui le conduisait au cimetière. Exténué, il posa Ingrid contre le mur d’enceinte. Le fossoyeur vint à sa rencontre.
- Hé ! Qu'est que tu viens faire par ici ?
- Je viens mettre une jeune fille en terre.
- Une jeune fille ? Je peux la voir ?
- Mais elle est morte !
- Je le sais qu'elle est morte, tu viens de me le dire. Je veux simplement la voir.
Ludwig déroula le tapis. Le visage d'Ingrid apparut déformé et cireux, les yeux à demi fermé. Sa bouche était ouverte, ornée d’une rangée de dents aussi belles et blanches que des perles fines.
- Oh ! Mon Dieu, dit le fossoyeur, tu ne devrais pas la laisser dans cet état. Ce n’est pas bien pour la morte d’être enterré la bouche ouverte. Prends un morceau de toile et noue-le autour de sa mâchoire. Le diable n’y entrera pas.
Le fossoyeur et Ludwig restèrent un moment silencieux, aucun bruit ne vint troubler l’instant. Puis l’homme se releva. Il avait les yeux rouges. Il renifla bruyamment, se moucha dans ses doigts.
- Pauvre petite. Qui est-ce ?
- C'est la fille du pasteur Keller.
- Je ne savais pas qu’il avait une si jolie fille. Dieu nous inflige un cruel châtiment. Qu'avons-nous fait pour qu'il emporte des innocents et qu’il nous punissent de la sorte, enlève nos jeunes gens et nos petits enfants ?
- Je ne saurais le dire. Peut-être que Dieu a ses raison ?
- Il n'y a plus un pouce de libre ici. Je ne sais même pas où je vais enterrer ceux-là, dit-il en désignant un tas de cadavre encombrant l’allée centrale. J'en place dix par tombe. Je n’ai plus personne pour en creuser d’autres et je suis trop vieux et à bout de force. Vivement que cette saleté de faucheuse nous laisse en paix. Elle me donne trop de travail.
- Qu'est-ce que je fais d’elle ?
- Va l'enterrer ailleurs.
Ludwig accusa le coup, repris son fardeau.
- Je te prête ma brouette mais jure-moi sur la tête de Dieu que tu me la rapporteras.
- Jurer sur Dieu est un blasphème ?
- Je me moque bien de blasphémer un Dieu si mauvais. Jure !
Ludwig jura en croisant les doigts, une manière bien à lui de conjurer le sort. Il installa Ingrid, au fond de la brouette, assise, les bras croisés et les jambes pendantes. Les deux hommes se saluèrent. Ludwig s’en retourna au domicile du pasteur. La journée se terminait comme elle avait commencée, dénuée de tout, d’espoir comme de joie, vide de sens. En traversant le hall d’entrée il se rappela la promesse faite à la jeune fille. Il monta aux étages, agrippa le petit corps d’Elisabeth et le déposa à côté de sa sœur aînée. Il se mit à l’ouvrage, creusa une tombe assez profonde et large pour ensevelir les deux soeurs. A la limite de l’épuisement, il renonça à creuser davantage. Il déposa délicatement les corps au fond de la tombe replia les jambes d’Ingrid, puis les recouvrit d’un grand drap, retira sa chaînette d’or et la déposa sur le linceul puis referma le trou, dressa un petit tertre et y planta une croix arrachée à l’autel du pasteur. Il était trempé de sueur. Il ne pensait plus à rien, ne ressentait rien.
Il n’avait plus rien à faire dans cette maison. Il prit quelques affaires, la brouette du fossoyeur et se remit en route.

En remontant vers le cimetière, Ludwig dépassa la carcasse du cheval. Il ne restait plus que les os au milieu d’un bain de sang. Tout avait été emporté, le foie et les viscères, excepté les intestins bleuis et gonflés par les matières. Il ne savait plus exactement depuis quand datait son dernier repas. Il aurait avalé n’importe quoi, se souvenait de Martha et ses délicieuses tartes, ses pâtés et ses viandes rôties. Il saliva tout le long du chemin. Le fossoyeur était toujours là, Ludwig lui rendit sa brouette et lui demanda s’il n’avait pas un petit bout de pain à grignoter. Le vieux lui tendit un morceau de viande. La chaire était froide et molle, peu appétissante. Le jeune homme tordit du nez.
- Partageons-la, j’en ai de trop.
- C’est qu’elle est crue !
- Tu es bien délicat pour quelqu’un qui crève de faim ?
- Ne pourrait-on pas la faire cuire ?
- Avec quoi, je n’ai rien ?
Ludwig se résigna, renifla le morceau, trouva l’odeur insipide puis se décida à la manger, plongea ses dents dans la chair froide. Le goût du sang envahit sa bouche, la mollesse des chairs lui provoqua un dégoût insurmontable. Ludwig recracha le morceau entier
- Je ne peux pas. C’est répugnant. Et si on faisait du feu avec des cierges ?
- On peut essayer. J’ai la clé de la sacristie. Ils n’ont pu y rentrer !
Le fossoyeur et le jeune homme pénétrèrent dans l’église. Les lieux avait été dévastés, ravager par la lie des pilleurs. Tout avait été emporté, les bancs, les tableaux peints accrochés aux murs, les statues de bois et même celles de pierre avaient été volés. Il ne restait rien, excepté l’autel, trop lourd pour être démonté. L’homme se dirigea vers une épaisse porte, sortit une grosse clé l’ouvrit, pénétra dans la sacristie. Ludwig le suivit. Il n’y avait rien excepté un grand livre de messe et quelques chandelles restantes.
- On va faire cuire cette viande avec le vieux lissel
- Mais c’est une bible dit Ludwig ! C’est un sacrilège !
- Se laisser mourir de faim l’est tout autant. Dieu n’ordonne-t-il pas veiller à sa personne. Alors si tu veux vivre, mange et brûlons ce livre. Ce n’est qu’un livre.
A contre cœur, Ludwig accepta. Il n’était plus à une infamie près. D’ailleurs tout ici n’était qu’ignominie, transgressions, souffrances et destructions. Ils allumèrent un feu au milieu de la nef, firent rôtir les morceaux de chair qu’ils engloutirent les uns derrière les autres. Ils avaient le goût de cuir brûlé et de suint de mouton mais c’était moins mauvais que d’avaler la viande crue. La faim calmée, il fallut se préparer pour la nuit, dormir un peu. Ils s’allongèrent sur un tas de vêtement arraché aux cadavres, se couvrirent avec la tenture du tabernacle, discutèrent un long moment à la lueur de la dernière chandelle.
- Vois-tu mon garçon, nous ne sommes pas si mal logés que cela. Il y a des gens qui vont crever de froid et de faim cette nuit. Même si l’auberge est un peu rude, notre sort est enviable.
- Merci de votre aide.
- Ne me remercie pas. Sans toi je me serai pendu cette nuit. Je n’ai plus personne sur cette terre à aimer. Tous les miens ont été emportés, tous morts, du plus âgé jusqu’au dernier né, excepté ma vielle carcasse qui a résisté. La faucheuse m’a oublié. Quelle injustice. Dieu ne vaut pas plus que toi et moi.
- Je ne sais que répondre. Seulement que j’ai de la peine pour vous.
- Tu es un bon garçon et tu me plais bien. Ta jeunesse m’a redonné un peu de courage et je t’en remercie.
- Je n’y suis pour rien .
- Ne croit pas cela.
Puis le vieux marqua un long silence et repris
- La mort ne me fait pas peur. Mais quand elle se présentera à moi, je la regarderai en face et je lui dirai « Va-t-en voleuse de vie. Tu ne me fais pas peur et tu ne m’auras pas ajourd’hui ». Je lui dirais cela pour l’ennuyer et dès qu’elle aura tourné le dos, je me jetterai d’en haut du clocher car c’est moi qui décidera de l’instant. Couic, plus rien, plus de souffrance ni de larme et Dieu pourra aller se faire foutre.
La cruauté des mots du vieil homme terrifiait le jeune homme
- Vous ne pouvez dire cela dans la maison de Dieu.
- Bien sûr que je le peux. Cette église n’est pas sa maison mais bien la mienne avec tout le travail que j’y ai fait depuis toutes ces années. Que fait ce chien si ce n’est de nous tourmenter davantage ?
Le vieux Fossoyeur dit alors.
- Dormons car demain sera un jour nouveau.
Les deux hommes se souhaitèrent bonne nuit, n’ajoutèrent pas un mots de plus.

Au petit matin, Ludwig fut réveillé par un grand vacarme. Cela venait du toit. En levant la tête vers le haut de la nef, il aperçut, un grand trou, puis vit le vieux se jeter dans le vide pour s’écrasé au milieu des débris de tuiles, de bois et de poussière. Ludwig se précipita vers le vieil homme. Il respirait encore un peu.
- Qu’avez-vous fait ? Êtes-vous devenu fou ? Parlez-moi, dites quelque chose. Avez-vous mal ?
- Oui, j’ai mal, mais elle ne m’a pas eu la chienne, dit-il en rendant son dernier souffle.
Choqué, Ludwig resta pétrifié d’horreur et de désespoir, les membres tétanisés par la peur, comme dans un mauvais rêve. Il regardait le vieil homme intensément, cherchait à comprendre son geste. Le froid et la faim eurent raison de lui. Ludwig reprit ses esprits. Le mort avait la bouche ouverte,. Il devait fermer l’orifice buccale qui restait obstinément ouverte. Ludwig se saisit d’un morceau d’étoffe qu’il déchira en un long ruban et qu’il noua autour de la mâchoire du vieux, serra solidement le nœud. Le ruban noué autour du crâne comme un œuf pascal avait quelque chose de grotesque. Il déformait son visage en une simagrée comique. Par égard pour le mort, il posa le reste de tissus sur sa figure, joignit ses mains et récita la prière des morts. Ludwig rassembla le peu d’affaires qu’il avait, sortit de l’église. Un beau soleil s’élevait dans l’air glacial du petit matin. L’horizon se teintait de bleu mêlé de vert, annonçant une journée terriblement froide. Ludwig quitta la ville, heureux d’être encore de ce monde. Il venait d’avoir vingt ans.

L'épidémie alla de région en région répandre son lot de désolation. Au hasard des destinées, la peste causa de terribles ravages, décimant des populations entières, villes après villages, quartiers après quartiers, frappant indifféremment les gens honnêtes comme les bandits, les princes comme les mendiants, les croyants comme les infidèles et les juifs comme les errants. Après des mois de dévastations où la population fut réduite de moitié, le mal s’en alla aussi mystérieusement qu’il était apparu. L’espoir qui semblait à jamais perdu, revint dans le cœur des hommes tel un printemps refaisant son apparition après un interminable hiver. Chacun se sentait investi d'une irrépressible envie de reconstruire, jouir du bonheur enfin retrouvé. On enterra les derniers morts, on pansa les plaies des corps comme des âmes. Il y avait tant à faire qu’il fallut se hâter, le couperet de la mort pouvait encore frapper. L'ordre fut rétabli à grands renforts de discipline militaire, de potences, d’exécutions sommaires, de bûchers et de questions arbitraires. On écartela les violeurs et l’on brûla les sorcières, on pendit les scélérats et les malfaiteurs. Il fallait offrir à la masse des honnêtes gens, de justes coupables afin de mieux effacer les outrages. Il était urgent que la vie retrouve le cours rassurant de ses habitudes. On rebâtit les maisons et les villes, les fermes et les églises. Par décret pontifical, le deuil fut supprimé afin que l'on puisse refonder les familles et repeupler le pays. On ne comptait plus les mariages et les naissances qui s’ensuivirent. On érigea des sculptures on peignit des ex-voto et l’on pria pour la vierge et la miséricorde du père qui une fois de plus renforçait sa gloire sur la misère de l’humanité, véritable aubaine pour Dieu le père. Ils renforcent sa puissance, son existence et son pouvoir, accroissent son mystère.

Des mois passèrent. Ludwig entreprit de remonter le fleuve Neckar par les voies carrossables, les sentiers et les chemins de hallage jusqu’à sa belle ville d’Heidelberg. Il s’y installa, repris les chemins de l’université. Ludwig devint professeur de lettre et de théologie, juge de son état et père de sept enfants. Hélas, comme il en disparaissait tant à cette époque d’épidémies et de guerres, le petit dernier mourut à la naissance suivit par sa mère emportée par les fièvres puerpérales.
Pour chaque jour qui passait, Ludwig repensait à Ingrid avec au fond de son âme une douce langueur. A la fin de l’été, la mort se présenta à lui. Il se rappela les paroles du fossoyeur, regarda la mort fixement dans ses orbites creuses puis d’un geste lent et sûr il la chassa hors de sa vue. Doucement, Ludwig se sentit porté par la lumière, celle de la belle Ingrid, s’envolèrent vers des azures infinies parmi les monts et les vallées, au-dessus des plaines et des océans de forêts.



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