Posté le 20.09.2006 par feuilleton
PAIN !
Historique
Voici des liens qui vous permettront de consulter quelques sites intéressants. Il est inutile de rajouter du blabla internautien à mon blabla délire scriptural. Donc à vos souris messieurs !
http://www.lbm.fr/histo.htm
http://www.yonne-89.net/origine_des_cereales.htm
http://www.febpf.fr/index.php?wpe=a418
etc….
Ingrédients
1. 250 gr de farine complète pas tamisée.
2. 250 gr de farine blanche tamisée.
3. 15 gr de sel fin ou gros voir même très gros.
4. 300 cl à 350 cl d’eau tiède.
5. 1 sachet de levure de boulangerie déshydraté marque Vahiné ou autres…
6. 1 cuillère à café de sucre.
Matériel
· 1 pétrin à pain de type Kenwood, Magimix, Kitchen’aid ou autres marques.
· 1 minuteur.
· 1 four qui chauffe jusqu’à 250 degrés.
Préparation
1. Placer les deux farines, le sel et le sucre, le cumin dans un ordre quelconque et dans le bol à pétrir.
2. Dissoudre la levure dans de l’eau tiède après avoir ouvert le sachet de levure ( Il y a des gens, oui, qui par étourderie ou malveillance pourraient ne pas ôter l’emballage. Loin de moi l’idée de prendre le lecteur pour un imbécile, seulement de me protéger des recours en justice qui pourraient mettre à mal mon entreprise purement amicale et altruiste, il est bon de le rappeler ).
3. Verser l’eau dans le pétrin.
4. Commencer à pétrir, vitesse lente. Si le préparateur n’a pas de pétrin automatique, il utilisera ses mains propres et fera ce noble travail. La main est préférable à la machine car elle est chaude, plus douce et possède une certaine forme d’intelligence que les intellectuels n’ont pas toujours (voir la gueule ulcérée de BHL après un entartage justicier fait par Noël Godin ou encore se souvenir, lors d’une émission de Bernard Pivot, des propos pédants d’un grand professeur et ponte de la médecine française qui, du haut de sa suffisance et de son savoir académique parlait avec un certain mépris des êtres, nous, faiblement intelligents possédant une intelligence embryonnaire au niveau de la main. J’aimerai bien lui mettre une taloche à ce trouduc, il va bien voir si ma main ne va pas déclencher un séisme qui ébranlera quelque peu ses certitudes dépourvu de sensibilité. Excuser cet écart mais 20 ans après , je ne l’ai pas encore digéré … !)
5. Si nécessaire, ajouter un peu d’eau de sorte que la pâte soit un peu molette mais pas trop.
6. Laisser la reposer jusqu’à ce qu’elle soit assez levée. Que faut-il comprendre par : « assez lever » ? En faite la locution adverbiale de quantité « Assez » signifie que l’on n’a justement pas suffisamment de données précises pour avancer une volumétrie elle aussi précise. Quand on dit « assez », sous-tend que la pâte a presque doublé de volume ce qui va prendre un certain temps en été et davantage en hiver. Nous sommes à nouveau en présence d’une autre locution sensiblement équivalente « certain ». Le comité de rédaction invite son Fan-Club-Delicious à se reporter à la définition de « assez ». Laissons de côté la sémantique et la syntaxe à nos chères vieilles têtes blanches et valétudinaires d’académiciens roupillant sous la coupole de sortes qu’ils s’autorisent à débattre, à leur moment de conscience, sur ce sujet puis à nous présenter une formulation écrite en bon français de chez nous et fort satisfaisante, cela quand ils le voudront bien.
7. Faite préchauffer le four à 250° à +/- 5°
8. Pétrir jusqu'à ce que la pâte soit retombée. (Non je ne ferai pas la mauvaise remarque sur votre maladresse sauf si vraiment vous le faites exprès La reverser dans un récipient drapé d’un tissu fin imprégner copieusement de farine blanche ou complète.
9. Laisser-la reposer un temps assez long (revoir les définitions ci-dessus) de sorte que la pâte double de volume.
10. Huiler une plaque à four, la fariner, la renverser côté farine sur le récipient où repose la pâte puis retourner l’ensemble. Retirer le saladier puis le tissu avec délicatesse, un peu comme un strip-tease avec la musique en moins. Remarquez, si vous voulez mettre du swing en cuisine, pourquoi pas !
11. N’attendez pas. Enfournez , enfournez vous dis-je l’appareil sans plus attendre.
12. Laisser cuire ce pain (qui est le vôtre) exactement 15 minutes, pas une minute de plus pas une minute de moins.
13. Sortir le pain du four (… !). Le laisser refroidir avant de le consommer.
Ce pain ce garde trois à quatre jours, pourvu qu’il soit enveloppé dans un torchon épais et propre. Bannir évidemment les torchons sales qui n’auront rien à faire dans une cuisine bien tenue.
Comment déguster ce pain aux saveurs incomparables !
Avec du fromage.
A ce niveau de l’art culinaire averti et de la dégustation éclairée, un peu d’humilité s’impose. Les convives, pour peu qu’ils soient de fins gourmets, auront à cœur d’observer un instant de recueillement en ayant une pensée émue pour les générations de boulangers qui firent du bon pain et nourrirent leurs congénères pour le bien de l’humanité, Alléluia Banzaï. !
Découper le pain en belles tranches pas trop fines, les griller si l’on veut ce qui fait ressortir l’excellence des parfums de froment, de levure et autre fragrances. Etaler de fines tranches de bleu des Causses ou d’Auvergne et savourer avec une certaine retenue cet assemblage aux saveurs authentiques voir même terriennes. Le choix du Munster fermier est parfait, le cumin se mariera aimablement avec cette belle pâte cuite frottée aux mous de raisins qui sent ce que ça évoque. Il conviendra de boire un côte du Rhône ou un Pomerol frais mais pas trop. Le Munster se mariera très bien avec un blanc d’Alsace vendanges tardives par exemple.
Au petit déjeuner. Découper les mêmes tartines suffisamment épaisses pour supporter beurre à la coupe et confitures maison. Un très bon café Maragogype du Mexique ou un thé noir de Chine devrait bien aller.
A l’apéritif.
Laisser rassir légèrement le pain, le découper en fines tranches puis étaler des lamelles de foie gras, tranches de poisson fumé ou un tarama maison. Boire un bon champagne, un Jurançon ou un Gaillac blanc de bon cru.
Variante.
Il est possible de modifier la proportion des farines ce qui modifiera de facto les résultats. Voir le tableau des appréciations gustatives arbitraires
Farine complète Farine Blanche Résultats Note sur 20
500 0 Pain très parfumé à la mie dense et brune. Convient parfaitement aux fruits de mer, fromages. L’amie peut être aussi très « danse » et brune. 18
0 500 Mie jaune clair, légère et délicatement parfumée. Ce pain se conserve moins bien que le précédent 13,8
150 350 Pain agréable, généreux, conviendra parfaitement pour les dîners entre amis et non entre la mie. 14,8
350 150 Comme le pain à la farine complète, cet assemblage donne sensiblement les mêmes résultats, avec cependant une mie plus légère. 15,89
Il est aussi possible de remplacer l’eau par du lait, d’y ajouter un peu de beurre et du sucre et l’on obtient une pâte à brioche qui, on ne le dira jamais assez est fortement déconseillée pour les « ceusses » qui on tendance à l'adiposité abdominale ou fessières.
Bon appétit quand même.
Georges
Posté le 19.09.2006 par feuilleton
Un mariage arrangé
__________________
Léa entrait dans les tourments de l’adolescence, une métamorphose qu’elle acceptait mal, une offense faite à son corps qu’elle aurait aimé garder plat, lisse et aussi neutre que possible. Contre son gré, la nature façonna la plus exquise des jeunes filles de la ville. Léa terminait ses études dans un institut religieux , apprenait les belles lettres, le latin et la musique. Vint le jour où ses parents, décidèrent de marier leur fille. Le vieux Conrad Hirsch, son père, savait par avance que convaincre sa fille ne serait pas facile. Il lui faudra prendre patience, adresse et diplomatie compte tenu du caractère entier de Léa. Après le repas du soir, la maisonnée tout entière avait pour habitude de se rassembler au salon où l’on veillait parfois fort tard, chacun parlant du temps, évoquait les dernières nouvelles de la ville. C’était un moment agréable où l’on se racontait les histoires de l’ancien temps, où l’on parlait des atrocités de la guère, où l’on refaisait vivre les morts emportés par le fléau des épidémies. C’était rire des bons moments de la vie. Parce que Conrad avait mis toute la maisonnée au courant de son dessein pour Léa, tous gardèrent le silence, suspendus aux lèvres de Conrad qui semblait fort embarrassé.
- Mais qu’avez-vous donc ce soir. Pourquoi ce silence, dit Léa ?
Conrad se racla la gorge, croisa et décroisa ses mains dont il ne savait que faire cahngeait de place, vint s’assoire à côté de sa fille.
- Papa, as-tu attrapé froid ?
- Ce n’est rien. Tu ..sais …
- Quoi, Papa ?
- Tu sais combien notre, notre, pardonne-moi, joie de si….
- Papa ! auras-tu fais des excès d’alcool ?
- Non, oui. Je, tu as raison. Je vais aller droit au but. Bon ! Tes occupations et la manière dont tu t’habilles ne sont plus de ton âge. J’ai le sentiment que notre fille est un garçon manqué. Tu n'es pas féminine pour un pfennig.
- Mais enfin Papa, tu m’as toujours dis que j’étais libre de faire comme je l’entendais. Y vois-tu quelque chose à redire aujourd’hui ?
- Non grand Dieu ! Tu fais comme tu veux, comme tu l’as toujours fait d’ailleurs. Je voulais simplement te dire , seulement, que, tu le sais que nous t’aimons et ce n’est pas, c’est que.. Voilà que penses-tu du, du mama, duma,.
- Mais enfin Papa ! Cesse de tourner autour du pot. C’est pénible.
- Excuse-moi. J’ai du mal à trouver mes mots ce soir. C’est que… Comment te le dire ? Une sorte d’idée qui nous à traversée l’esprit. Nous voudrions t’instruite de ...
- M’instruire, dit Léa étonnée ? Souhaitez-vous que je poursuive des études ? Ce serait une idée formidable !
- Il ne s’agit pas d’études. Tu en as bien assez fait. Tu es plus instruite que la plus part des jeunes filles de cette ville. Et puis elle m’ont coûtées fort cher tes études et pour quoi faire, je te le demande ? Non, il est question d’autre chose,
Répondit Conrad de plus en plus embarrassé. Il fouilla dans ses poches, en extirpa un carré de tissu dans lequel il se moucha bruyamment, s’épongea le front moite de sueur.
- Alors Papa, c’est quoi ? Voyager ?
- Pas plus d’études que de voyages par ces temps de troubles. C’est autre chose encore.
- Mais enfin parle, qu’y a-t-il d’autre ? Vous n’envisagez pas de me marier par hasard ?
- Si ! Répondit Conrad avec la tête du gosse qui vient d’être pris sur le fait à chaparder dans la bourse de ses parents !
- Vous êtes tombés sur la tête ! A mon âge, c’est impossible.
Désemparé par la remarque, Tous ce regardèrent un instant, Conrad se leva en remontant ses pantalons trop haut sur la taille, Martha ma cuisinière sortit du salon en prétextant le sommeil. Les parents Hirsch reprirent un peu de leur assurance avec le peu d’ascendance qui leur restaient sur Léa.
- A ton âge on n’est plus une enfant ! Toutes les filles de ta génération sont déjà mariées. Regarde-toi dans une glace pour t’en convaincre. Tu as tout les attraits de la beauté et tout ce qu’il faut pour être une mère. Tu es la plus belle femme de la province. Il est grand temps qu’on te trouves un beau parti.
- Un mari ! dit Léa étonné.
- Nous avons pensé à Richard Müller. C’est un très beau parti, un gentil garçon. Il plait à ta mère et nous commerçons depuis tant d’année avec les Müller qu’ils sont un peu de notre famille..
- Richard ! s’écria Léa. Vous êtes devenus fou ! C’est un, un coureur, un débauché, un païen, un..
- Il suffit, répliqua sa mère. Il n’est ni l’un ni l’autre, pas plus que nous sommes ce que tu insinues dit sa mère rouge de colère. Pourtant, il nous a semblé que tu nourrissais une sorte d’attirance pour lui. Est-ce exacte ?
- C’est stupide. Je n’épouserai pas cet horrible Richard. C’est le diable en personne et il me fait horreur.
- Léa ! Surveille un peu ton langage ! Tu parles comme une poissonnière.
La discussion tourna mal. Léa et sa mère en vinrent à se quereller si violemment qu’il fallut que le père y mettre un terme et les sépare. Léa avait un caractère volcanique qui pouvait se déchaîner avec une violence insoupçonnée. Rien ne fût décidé ce soir là. Léa eut bien du mal à s’endormir, ressassant ce projet qui la précipitait brutalement dans le monde des adultes avec toutes les obligations et les servitudes dues à la condition de fille à marier qu’on poussait dans les bras d’un homme qu’elle n’avait pas choisi au nom d’affaire de famille et d’argent. C’était sans compter les interminables grossesses qui déformeraient son corps et les flopées d’enfants qu’elle aurait à élever au prix d’efforts et de souffrances, tant d’enfançons mouraient en grand nombre avant d’atteindre l’âge adulte.
Le lendemain, Léa se réveilla avec un fort mal de ventre. Sa chemise était poisseuse de sang. Elle découvrait pour la première fois qu’elle pouvait avoir des règles comme les autres femmes. Elle se leva, un peu nauséeuse, la tête prise dans un étau. Elle se rendit au cabinet de toilette, se dévêtit, versa de l’eau dans la cuvette, essuya toutes les souillures qui entachaient son corps. Du sang avait coagulé dans ses poils pubien. Tous ces poils qui avaient poussé au bas de son ventre et qu’elle trouvait laids et disgracieux. Elle attrapa le rasoir de son père, entrepris de les couper. Maladroite, elle s’entailla l’entrejambe. Quelques jours plus tard, la coupure s’infecta, la douleur devint grande.
- Tiens ! voilà ma grande fille avec ses airs des mauvais jours, dit la cuisinière
- J’ai mal au ventre et j’ai beaucoup saigne, Martha.
- Tu as tes règles. D’habitudes les filles les ont plus tôt que toi. Tu n’es plus une enfant mais une vraie femme. Tu n’as pas à t’inquiéter.
- Il ne s’agit pas de cela. C’est autre chose qui m’ennuie.
- Autre chose dit Martha un peu étonnée. Qu’est-ce ?
- Une blessure mal placée
- Laisse-moi regarder. Hé, ma fille, ne soit pas gêné devant moi. Si j’avais reçu autant de pièce d’or que je t’ai torché de fois, je serai la nourrice la plus riche du saint Empire Germanique. Ne fais pas l’enfant. Allonge-toi sur la table.
Léa s’allongea à contre cœur, Martha l’ausculta, examina de plus près.
- Ecarte les cuisses si tu veux que je regarde. Qu’est-ce qui t’a pris d’aller te raser à cet endroit ?
- Je déteste tous ces poils. Je voulais les faire disparaître.
Martha découvrit un abcès, le palpa, tordit du nez, ravala sa salive.
- Ce n’est rien, je vais le négocier.
A l’aide d’une lame fine Martha pratiqua une petite incision, pressa l’abcès. Léa hurla de douleur. Une humeur visqueuse et blanchâtre s’écoula dans le bassin d’étain. Martha nettoya la plaie à l’eau très chaude, y versa de l’alcool puis une compresse de d’argile . Léa se tordait de douleur. Au cours des jours qui suivirent, Martha lui prodigua mille soins attentifs. Léa finit par se rétablir.
Soulagée, Léa la vie aurait pu lui sembler agréable et paisible si ce n’était cette affaire de mariage qui la préoccupait. Le soir même, le sujet fut à nouveau débattu. Chacun campa sur ses positions, ne voulait rien entendre aux propos de l’autre. Plus entêtée que les autres, Léa en vint à menacer ses parents de rentrer au couvent s’ils insistaient davantage. Prudent, Conrad décida de reporter sine die la décision. Les semaines passèrent, le printemps flamboyait, Léa oublia mariage et toutes les vicissitudes qui les accompagnent. Elle repris appétit et joie de vivre. Brutalement le temps se remit au froid, il avait neigé le jour de Pâques. La grande église était glaciale. Au sortir de la messe, Léa glissa sur une plaque de neige, dévala les escaliers du parvis se blessa. Quand elle voulu se redresser, une violente douleur à la cheville l’en empêcha. Quelques fidèles l’entourèrent, pronostiquant qui une fracture, l’autre une foulure ou toute autre blessure encore plus grâve, chacun allant de son savoir et de sa petite histoire vécue quand Léa se sentit prise à bras le corps, soulevée dans les airs par des bras forts.
- Mademoiselle Léa, laissez-moi vous aider. Je vous ramène chez vous. Votre cheville semble fracturée.
- Je vais très bien, reposez-moi je vous prie.
- Vous ne pourrez pas marcher avec une cheville cassée, même si votre maison est à deux pas. Que craignez-vous ?
- Rien, enfin je ne sais pas. Je peux très bien me débrouiller toute seule. Je vais marcher. Ce n’est rien.
- Comme vous voudrez, dit Richard en la reposant avec douceur.
En posant le pied à terre, Léa hurla de douleur. Repris équilibre en s’appuyant sur le bras de Richard. Il reprit Léa dans ses bras, lui assurait que cette blessure n’avait rien de grave et qu’elle guérirait vite. Il était prévenant et fort gentil, ne semblait pas avoir la réputation aussi exécrable qu’on lui prêtait. Léa changea d’humeur, ressentit un pincement au creux de son estomac, de ses petits ressentiments délicieux, souvent à l’origine d’un certain chambardement affectif. Sans se l’avouer, Léa se félicitait de cette chute heureuse.
Le rebouteux remit en place la cheville, la fixa par des atèlesqu’elle du garder six semaines. Et pour chaque jour qui passait, Richard venait s’enquérir de la santé de Léa. C’est ainsi que les projets de mariage exécrés avant la chute prirent une tout autre dimension après la chute. Cette inclination nouvelle prenait de l’ampleur à mesure que la cheville se ressoudait. Ainsi, Léa vivait dans l’attente des visites de Richard. Heureux du revirement de situation, Conrad et son épouse, convièrent la famille Müller discuter affaire de mariage lors d’un dîner mémorable où les Hirsch mirent les petits plats dan,s les grands. Léa apparue resplendissante, moulée dans une robe jaune étroite au décolleté profond qui ne laissait pas indifférent les hommes, cela au grand dame de leurs épouses qui jugeaient excentrique et provocante la tenue de la Léa. Cela n’empêcha pas tout un chacun de faire ripaille. On bu de grand verre de vin blanc du Rhin et des vins rouges de Bourgogne. Les deux familles arrêtèrent le montant de la dote et une date de mariage. Conrad, estima la dote trop élevée, en profita pour renégocier quelques prix d’épices qu’il jugeait trop eux aussi très élevées. Par complaisance mais aussi par l’heureux dessein qui allait unir leur fils à la belle Léa, Müller père consentit un rabais important,. Léa rayonnait d’un grand bonheur. Richard était un beau parti, même si d’autres prétendants, avaient demandé sa main. Léa les avait tous éconduits. Son dévolu était jeté, il n’y avait plus que Richard dans son cœur. Le soir même on se quitta à regret après avoir échangé mille et un compliments, mille et une recommandations et toutes les meilleurs choses du monde. Léa se coucha le feu aux tempes, habitée par un puissant désir de fêté Pâques avant les rameaux.
Les libertinages de Richard ne l’empêchèrent pas de faire sa cour à Léa qui lui aussi aurait bien aimer l’entraîner au delà de ce qui était autorisé entre les deux jeunes gens qui ne se connaissaient pas vraiment. ET c’est ainsi, contre les usages, la bonne morale et les obligations, le puissant aiguillon de l’amour fit oublier tout engagement et respect des convenances. Léa lui avoua son amour sans faille se donnant à lui avec toute la fougue et la passion propre à son caractère entier, sans concession, folle amoureuse d’un homme qu’elle tenait pour son prince charmant, son futur mari et le père de ses prochains enfants et depuis cette étreinte, Léa, toute emplie d’un immense bonheur, flottait sur son petit nuage tout enfiévré d’un bonheur parfait.. Elle découvrait les délices de l’amour et de la chair sans se soucier un instant des risques qu’elle encouraient.
Richard Müller n’avait pas bonne réputation à un point tel qu’il était préférable que les jeunes filles se tinssent éloignées de lui, évitant ainsi bien des malheurs tant il avait meurtri des cœurs et ruiné des espérances. Parce qu’il était beau et riche, l’argent et les succès l’avaient un peu gâté. Il prit pour maîtresse une jeune veuve. Elle résidait au quartier des brasseurs, occupait une belle maison à la façade verte et rose, menait grand train et consommait beaucoup de jeunes hommes dont elle était grandement friande.
Une après-midi, alors que Richard venait de quitter les bras de la douce Léa, il s’empressa d’aller retrouver ceux de sa maîtresse. Imprudent, un client de la famille Hirsch l’avait aperçut sortir de chez elle. Parce qu’un secret n’est pas un secret s’il n’est pas partager par au moins deux personnes, le dit client s’empressa d’aller raconter dans le détail sa découverte à une vielle comparse aussi médisante que lui, prête à relayer abondamment l’affaire en rajoutant quelques anecdotes personnelles et croustillantes pour en tirer vanités et orgueil. Le bouche à oreille fonctionna à merveille et les frasques du jeune Richard couraient de bouche à oreille à qui voulait l’entendre. Ilde, amie de Léa le sut fortuitement.
Bras dessus, bras dessous Léa et Ilde revenaient de la foire.
- Si tu savais comme je suis heureux avec Richard. Je vais l’épouser.
- Je le sais répondit Ilde très absente.
- Qu’as-tu ? Tu sembles triste aujourd’hui.
- Ce n’est rien.
- As-tu de la peines ?
- Non, non. Je t’assure.
- Quelque chose de taquine, dis-le moi. Je ne le dirai à personne.
Léa insista, Ilde cherchait à cacher ce qu’elle savait. Elle se sentit pressée de toute part alors qu’elle s’était jurée de n’en rien dire même si par ailleurs, être au courant des frasques de cet insolent Richard était un sentiment difficile à garder pour soi. Soulager sa conscience et par là même éviter à Léa une union qui la rendrait malheureuse, était une idée qui la taraudait à chaque instant. Ilde voulu changer le cours de la conversation, Léa revint sur le sujet avec l’insistance qu’on lui connaissait. La promenade prit fin. Les deux amies rentrèrent au domicile des Hirsch, s’installèrent dans la grande salle où l’on prenait les repas, se firent servirent des petits fours et des tasse de lait chaud parfumé de vanille.
- Pour quelles mauvaises raisons ne me dis-tu rien. Je peux t’aider si tu as des peines ou des embêtements.
- Je le sais. C’est terriblement gênant d’en parler.
- Terriblement gênant , dit Léa en portant sa tasse à ses lèvres ! Qu’est-ce donc qui soit si terrible que cela ? Qu’as-tu fais ?
- Je n’ai rien fait.
- C’est qui ? Ton père, tes frères ?
- Non, non ! Rien de tout cela. C’est, enfin, c’est qu’il n’est pas question de ma famille ni de moi.
- Mais enfin de qui ? Parle-moi. Est-ce Richard en cause ?
- Mais non ! Je ne sais pas.
- Tu ne sais pas, dit Léa avec une insistance. C’est pas une réponse. Tu sais ou tu ne sais rien.
- Non, je t’assure, je suis une idiote. Il n’y a rien qui vaille la peine d’être dit.
- Tu en as trop dit ou pas assez. Maintenant je veux que tu me racontes tout en détail ou c’est moi qui ne te confierai plus jamais rien.
- Oui, lâcha-t-elle entre les dents.
- Oui quoi ? Oui Tu veux me parler de lui ?
- Oui, répéta-t-elle. Il n’est pas fait pour toi.
- Pas fait pour moi ? Mais ne serais-tu pas un peu jalouse ou aurais-tu des vues sur mon fiancé ?
- Non bien sûr.
Puis dans un élan impossible à contrôler Ilde lâcha la vérité
- Ce n’est pas un jeune homme très bien.
- Tu es folle ? Richard est un fiancé merveilleux et un homme droit et fort, aussi fort que l’amour qu’il me porte. Tu sais combien je suis heureuse avec lui, dit-elle attendrit par cette pensée.
- Tu es la personne la plus droite que je connaisse. Tu mérites mieux que ce cavaleur. Renonce à cette union.
- Pourquoi dis-tu tout cela de lui ? Tu me peines !
- Seulement pour t’épargner des lendemains qui te feront souffrir.
Ne pouvant éluder davantage la question, Ilde déballa tout ce qu’elle savait de lui et de ses pérégrinations nocturnes. Léa écouta, pale comme un cierge.
- Et où habite-t-elle ?
- Au sud de la ville.
Un long silence s’ensuivit. Ilde n’osait lever les yeux, tournait et retournait sa cuillère comme si cette allait tout effacer, regrettant amèrement d’avoir trop parlé.
- C’est impossible ! Dit Léa avec une conviction déroutante.
- Je te le jure sur mes parents. Je tiens cela d’une de nos clientes, Madame Van der Buerche, la vieille flamande. Ouvre les yeux, rends-toi à l’évidence. C’est lui qui ment, pas moi. J’ai vérifier avant de t’en parler. Hier, je l’ai suivi. Il est entré chez une femme.
- Quel est son nom ?
- La veuve Von Neumann. C’est une très belle femme.
- Une très belle femme ! Une très belle femme répéta Léa mécaniquement. Et moi, je suis laide ?
Léa tremblait de rage, cassa sa tasse entre ses doigts. Du sang s’écoula sur la nappe.
- Une très belle femme ! Une très belle femme ! hurla-t-elle à la face d’Ilde
- Léa, Léa .arrête, je t’en prie. C’est la vérité. Je te le jure sur papa, sur Dieu et tous les saints du paradis que c’est vrai et si je mens je veux bien mourir sur place.
- Tu blasphèmes. Tu es folle, folle et laide.
- Je t’en prie. Pourquoi te dirai-je tout cela ? Je ne suis ni jalouse ni envieuse. Je n’ai aucun intérêt à te faire souffrir, je t’aime trop. Tu m’as forcée à tout te révéler. Je ne voulait pas ….
- Tu mens, tu mens. Tu n’es qu’une salle petite menteuse, une putain et une menteuse dit elle sans plus arrêter de parler.
Puis Léa se leva, s’approcha d’Ilde, la tête penchée vers l’avant, le regard bas, ne laissant voir que le blanc de ses yeux.
- Léa ! Arrête tu me fais peur. Calme toi ! arrête !
Comme une furie Léa se jeta sur Ilde, lui administra une rafale de claques de griffure, la mâchoire prête à mordre telle une lionne défendant sa progéniture. Léa ne parlait plus elle rugissait de colère.
- Je ne veux plus jamais te voir, sale garce, sale putain. Putain, Putain Tu n’es qu’une morue, une traînée !
Les claques et les coups redoublèrent. Quelques objets roulèrent à terre. Alertée par les cris, l’intendante Inge arriva, repoussa violemment Léa. Ilde avait un œil abîmé, bleu virant au noir, sa lèvre supérieure était fendue, saignait abondamment sur sa robe en lambeaux. Une entaille profonde lui barrait la main. Elle tremblait toute hébétée par la peur et la douleur. Martha arriva en renfort, maintint Léa fermement sur le sol. Léa retrouva un peu de calme, promit de revenir à la raison. Martha lâcha prise. Léa se redressa lentement, réajusta sa tenue puis dans un accès de démence, se rua à nouveau sur Ilde avec un tesson de porcelaine à la main, entailla le front de la jeune fille d’une méchante plaie. Inge et Martha se ruèrent sur Léa sui vacilla, les yeux révulsés puis s’affala sans connaissance sur le tapis dans un bruit de chaise renversées.
Quelques instants s’écoulèrent quand Léa revint à elle.
- Oma, Inge ! Que vous faites-vous a me tenir ainsi ? Et toi Ilde ! Oh ! ton visage, mon dieu tu saignes ! Il faut la soigner, vite ? Puis sans crier gare, Ilde s’enfuit.
Léa poussa une longue plainte, fut prise de convulsions. Inge envoya Martha chercher le Docteur. Inge la fit boire, lui sécha ses larmes qui ne cessaient de couler. Le Docteur entra, lui fit boire une forte dose de laudanum. Transportée sur son lit, Léa s’effondra dans un sommeil profond et agité qui dura deux jours et deux nuits au terme desquels, Léa ne voulu plus se lever, désespérée par tant de souffrance. Elle sombra dans une sorte d’apathie et de dépression qui la garda alitée trente jours de rang, ne voulant rien d’autre que de l’eau et du lait, suppliant qu’on lui administra de cette médication si miraculeuse qui lui faisait tout oublier. Son estomac se tordait de faim, piètre douleur qu’elle s’imposait comme exutoire à son chagrin, et qui ne pouvait trouver de solution que dans son anéantissement. De jour en jour, son amaigrissement s’aggrava, ses joues se creusèrent et ses yeux semblaient avoir doublés de surface. La maisonnée tout entière s’inquiétait de son état de santé si alarmant. Rien ni personne n’avait d’écoute auprès d’elle Elle tiendrait quelques jours encore, peut-être une semaine. Passé le délai, Léa mourrait d’affaiblissement.
Les Müller lui rendirent visite, Richard les avait accompagnés ? Chacun essaya de lui parler, expliquer, justifier le fait qu’il est d’usage que les garçons ont des aventures avant leur mariage et que sitôt les noces dites, Richard rentrerait dans le rang , ce qui eut pour effet d’aggraver son état et la haine qu’elle lui portait. Léa les pria de sortir tant leur présence était difficile à supporter.
La nuit suivante, alors qu’elle n’arrivait pas à trouver le sommeil, Léa se mit envisager la mort comme une fin possible à tous ses tourments. Elle se sentait sereine. La faim comme le désespoir firent place à une sorte de vide. Son ventre et son âme la laissaient enfin en paix. Léa flottait dans une sorte de douce langueur où la durée du temps s’étiolait à mesure que son état s’aggravait. Elle se sentait baignée d’un calme relatif, ne redoutait rien, sans un regret et sans chagrin, anéantie, peinée seulement de la peine qu’elle causerait à son père et des gens qui l’aimaient tant. Un matin, alors que Martha s’apprêtait à ouvrir les persiennes, Léa se redressa.
- Je t’en prie, Oma. Laisse les volets clos. Je ne veux plus voir le jour. Je ne suis plus de ce monde. S’il te plait !
- C’est assez, dit sèchement Martha. Je te croyait forte, tu es faible. Tu étais la plus belle des filles de notre ville, tu es aujourd’hui la plus laide, pire qu’une vielle femme décharnée. Je t’ aimai, tu me fais horreur. Tu n’es lâche et sans cœur . Ta mort sera pour nous une délivrance, pour nous tous comme pour Richard qui se moque bien de toi comme de sa première chemise et moi qui t’ai nourrit tant de fois, comme ma propre enfant. Je ne te connais plus. Tu n’es plus Léa. Tu n’es qu’un sac d’os et de chairs ramollies sur un lit de mort.
Puis, sans ajouter un mot, Martha se pencha vers Léa, lui administra une gifle qui marqua son visage de ses cinq doigt. Léa vacilla, eut envie de pleurer. Aucune larme ne coula. Elle se tut.
- Tu ne mérites que mon mépris tant tu es misérable. Je n’irai pas sur ta tombe. Tu me dégoûtes.
Puis Martha s’en retourna à ses fourneaux s’en ajouter une parole, claqua furieusement la porte en sortant .
Dans l’après-midi, Conrad, sa femme, l’intendante reçurent le Pasteur Robert. A la demande de la famille, le prélat rendit une courte visite à Léa. Léa fit semblant de dormir, n’écouta pas les prières et les recommandations du Pasteur dont elle se moquait bien. Conrad se préparait à enterrer sa fille unique, la mort dans l’âme et le sentiment d’un gâchis monstrueux, se sentait coupable et responsable. Dans l’après midi du lendemain, Conrad et son épouse rendirent visite au Pasteur pour la messe des funérailles; commandèrent une bière digne de leur chère fille. La maison Hirsch sombra dans le silence d’un deuil annoncé.
Le lendemain soir, à la surprise de tous, Léa apparue au dîner, vacillante sur des jambes amaigries. Elle était sale, les cheveux emmêlés et poisseux, à peine vêtue, un sein dépassait de son corsage. Elle resta un instant immobile dans l’embrasure de la porte. Conrad et son épouse étaient pétrifiés par la vue de leur fille. Personne n’osa avancer une parole, faire un geste. Tel un automate qu’on aurait remonté, Léa s’approcha d’eux, le visage inerte et les yeux fixes, prit place puis se servit une assiette de viande et de chou aigre et se mit à bâfrer des paquets de nourriture à lever le coeur, se servit une grande quantité de crème épaisse au sucre, bu plusieurs verre de vin coup sur coup. A mesure qu’elle ingurgitait, son visage virait vert et ses yeux se creusaient de cernes noires et profondes. Puis elle se mit à geindre, se tenait le ventre aussi rond qu’une outre, geint de plus en plus fort quand d’un bond elle se précipita vers la fenêtre qu’elle ouvrit telle une démente et se mit à vomir son repas par longues gerbes entrecoupées de pleures plaintives L’estomac vide et à bout de force, Léa fit demi-tour. De ses lèvres bleuies par les privations, s’étirait un long filament de bave blanchâtre et de bille. Elle vint se rasseoir, attrapa le carafon de vin, le porta avidement à ses lèvres et but quelques rasades.
- Tu me le paieras.
- Léa, je t’en prie, tu va te rendre malade. Cesse de boire dit sa mère
- Maman ! Tais-toi ! Malade je le suis bien assez depuis que cette ordure m’a tuée. Laisse-moi boire comme je l’entends et va te faire foutre par le pape et la garde impériale. Tu n’es qu’une pauvre andouille.
- Mon enfant, cesse de te faire souffrir, tu déraisonnes. Richard nous a rendu visite chaque jour pendant cette terrible crise. Il jure sur Dieu que tous cela n’est qu’ignobles ragots. Ilde a tout inventé parce qu’elle est jalouse de toi.
- Ilde a inventé…Richard…dit Léa à demi ivre. Bien ! qu’il m ‘épouse et qu’il me baise sur cette table.
Puis elle se remit à boire, retirant le goulot de sa bouches alors que le liquide coulait encore.
- Léa, arrête ! je t’en prie. Dieu t’entend.
- Je me moque de Dieu comme de mes culottes.
- Tous les hommes ne sont pas des menteurs. Richard est un très beau parti.
- Nous verrons bien dit-elle avec dans la voix des accents à faire dresser les cheveux sur la tête d’un bourreau.
Saoulée par l’alcool, Léa balaya d’un geste large les objets de la table, enfouit sa tête entre ses bras et s’endormit sur le champ.
Tôt le lendemain matin, Léa se leva, alla réveiller la cuisinière, lui demanda de faire chauffer de très grandes quantités d’eau et de lui servir un repas copieux tant sa faim était grande. Personne ne s’y opposa, tous bien trop heureux de la voir de si bonne humeur.
- Ma p’ite Léa, je suis si heureuse de te voir aller mieux. Prends garde de ne pas manger trop. Ton estomac ne le supporterait pas. Ton corps est sous alimenté, tu ne teindras pas le coup, encore moins marcher trop longuement.
- Comment sais-tu que je vais marcher dit Léa très surprise que la cuisinière est deviné ses projets. Tu as raison, Oma. Il n’y a que toi pour me comprendre. Je prendrai une voiture pour m’y rendre. C’est vrai ce que tu m’as dit l’autre jour ?
- Bien sûr que c’était vrai. Mais aujourd’hui, j’ai tout oublié. A ton âges, les peines passent vites. N’as-tu pas reçu l’assurance qu’il tenait à toi ?
- Je n’en sais rien. Sais-tu où habite cette femme ?
- Tout cela n’est peut être que de simples racontars.
- Je sais. Mais où habite-t-elle ?
- Je crois que c’est Badenstrass, derrière le quartier des brasseurs, un petit immeuble après le marchand d’articles de bain et linges de maison.
Léa passa la matinée entière au cabinet de toilette, plongée dans l’eau chaude de son tub, demandant et redemandant qu’on lui apporte de l’eau toujours plus chaude. Le bain fumait et son corps amaigri et fragile semblait se ressourcer au contact du liquide brûlant. Chaque nouvelle bassinée qu’on lui apportait était un réconfort grandissant. L’eau devint si chaude qu’il fallut qu’elle en sorte au plus vite. Son corps fumait, bouillait de partout, elle se redressa d’un bond, la peau rouge et luisante comme une écrevisse, sortie en enjambant le bois du tub, descendit les escaliers entièrement nue puis alla se rouler dans la neige sous les yeux effarés du vieux jardinier.
- Mademoiselle Léa, vous allez attraper la mort.
- Tant mieux ! Au moins personne ne me regrettera.
Léa se releva luisante au du soleil, le visage souriant et le corps couvert d’eau froide, de petit morceaux de glace et de débris qui s’écoulaient lentement sur sa peau. Elle traversa la maison avec le même allant, ânonnant une chansonnette qu’elle tenait de son enfance, se replongea un moment dans le bain, puis alla s’habiller comme un dimanche de Pâques. Son corps comme son esprit étaient détendus et sereins comme au jour de ses dix ans, un âge où rien ne peux arriver, où la vie semble une éternité. Sa robe flottait sur son corps trop mince. Elle serra sa ceinture trois crans de plus, endossa une petite veste d’été, retourna en cuisine.
- J’ai faim, ce que j’ai faim ! j’ai si faim Oma. Prépare moi à manger s’il te plait, dit-elle en l’enlaçant d’une étreinte affectueuse que Martha rendit tout aussi affectueusement.
Elle avala une cuisse de poulet et un gros morceau de pain noir avec un caillé au sel, puis sortit de la maison familiale.
- Mais où vas-tu ? dit sa mère.
- Tu le sais bien où je vais. Je vais faire quelque courses puis je vais rendre visite à mon fiancé Richard.
- Oh que je suis heureuse, dit sa mère en poussant des cris débordants de bonheur
Les parents Hirsch, la cuisinière et Inge l’intendante n’en croyaient pas leurs oreilles.
- Tu nous étonnera toujours. Je suis si heureuse que tu reviennes à la vie. Nous allons avoir un beau mariage. Il faut dès cet après-midi, annoncer les fiançailles et prévenir les Muller. Quelle belle fête allons avoir !
- Ne t’en va pas comme ça, tu vas attraper froid, dit la cuisinière en lui tendant un manteau de renard.
- Papa, donne moi quelques pièces de monnaie pour la voiture.
Le ciel était aussi beau et bleu que le bleu de son cœur. Les rayons du soleil réchauffait son beau visage, lui redonnaient encore plus de force et de courage. La neige crissait sous ses pas, des petits cristaux de glaces semblaient comme suspendus dans l’air immobile. Il gelait durement ce matin de mars mais le printemps ne tarderait plus à venir. Son cœur se mit à faire quelques bonds dans sa poitrine partagé entre renoncement et curiosité, prête à abandonner son enquête par la seule peur qu’elle inspirait, par ce qu’elle aller y trouver, puis l’instant d’ après impatiente de lever ses doutes même si cette la dure réalité allait l’anéantir une seconde fois. Décidée et morte de peur, elle se dirigea vers le quartier sud, passa la commanderie, ne trouva pas Bandestrass. Elle s’adressa à un porteur d’eau.
- C’est droit devant vous ma petite demoiselle. Vous êtes aussi belle qu’un matin de printemps et aussi fraîche que mon eau. En voulez-vous goûter ?
- Non merci. Connaissez-vous Madame Schmit ?
- Vous êtes une de ses amies dit-il l’air coquin ?
- Oui, en quelques sortes ! je dois lui porter un petit colis qu’elle a commander à notre magasin de Markplatz.
- Vous voulez parler de la pâtisserie, dit l’homme ? Ne seriez vous pas la fille de ce vieux radin d’Hirsch. La dernière fois que je vous ai vue, vous aviez à peine huit ans. Ce que vous avez changée. Vous êtes devenue une belle et grande jeune femme. Je vous trouve un peu maigre. Dit-il en lui tâtant le bras
L’homme fournit les explication. Léa le remercia, s’en alla droit devant elle jusqu’à Badenstrass. Son inquiétude grandissait à mesure qu’elle approchait. A deux pas de la maison de Madame Schmit, elle s’arrêta, décida de renoncer à cette folie qui ne changerait rien, fit demi-tour, le coeur léger et la conscience apaisée d’avoir prit cette décision quant une voiture à cheval déboucha du carrefour. Léa aperçu la silhouette de Richard. La voiture passa devant elle sans qu’il s’aperçut de sa présence. Ses jambes mollirent, son cœur semblait cesser de battre, son sang semblait se répandre sur le pave. Une fois encore Le temps prit une dimension de lenteur infini.
Un homme la giflait. Un autre la retenait sous les bras. On la fit asseoir dans une loge de concierge. Léa ne comprenait pas pourquoi une femme lui parlait si fortement.
- Revenez à vous ALlez, remettez-vous. Vous être enceinte, c’est sûr. Ce petit malaise est un signe qui ne trompe personne, je vous l’assure. J’ai eu quinze enfants, je sais de quoi je parle ? Je vous trouve bien maigrichonne dans cet état. Il faudra que vous mangiez davantage.
L’état de Léa, les contraintes d’un calendrier très chargé, les intérêts des familles Hirsch et Müller imposèrent des fiançailles immédiates et un mariage rapproché. Il fallait aller vite, avant que son arrondissement ne prenne trop d’importance, ce qui aurait fortement nuit à la réputation des magasins Hirsch et Müller. Toute la bonne société des notables, marchants, livreurs et artisans fut conviée à fêter dignement l’événement avec tout le faste et les pompes nécessaires au service de cette entreprise. Le banquet eut lieu dans la grande salle des fêtes. Les convives avaient été placées par ordre d’importance autour de l’immense table en U qui comptait plus de quatre-cents personnes. Tous se connaissaient, réunis de longue date par les affaires ou par la vie. C’était une occasion de plus pour faire se voir et faire la fête, rire de bons coups, en boire tout autant après tant de misères et de guerres.
Léa était radieuse, souriant à son futur époux comme à l’aimable assemblée. En moins d’un mois, elle avait retrouvé l’éclat et la beauté de sa jeunesse, sans compter des formes très appétissantes pour l’œil averti. Seul, son regard semblait ailleurs, ce que ne remarqua pas sa mère trop préoccupée par la réception, ne laissa pas indifférent son père et la cuisinière qui ne la quittait pas des yeux, toujours promptes à répondre à la moindre demande de leur chère petite Léa, les autres hommes très envieux du fils Richard qui épousait la plus belle fille de la ville.
Vinrent les discours où chacun alla de son petit compliment. Il y en avait autant pour les affaires des marchands que pour les fiancés, nécessité fait loi. Les discours prirent fin. Le bourgmestre et le pasteur invitèrent le jeune couple à ouvrir le bal sous un tonnerre d’applaudissements et de hourras. Richard Muller, élégant comme un prince, se leva, superbe, cherchant visiblement plus le compliment et l’admiration que l’assentiment de ses hôtes, se rapprocha de Léa. Fort poliment, il s’inclina devant elle, comme le voulait l’usage. Nouveaux applaudissements, sourires et larmes de joie accompagnaient un déferlement de louanges et de vœux de bonheur. Le couple séduisait autant pas sa grâce que par l’heureux dénouement, chacun soulagé par la guérison de Léa, les moins initiés d’attribuer cette état à une maladie importée de chine. Avec élégance et une candeur, Léa se leva dans un bruissement de soieries et d’étoffes, fit quelques pas en direction de Richard. Elle déployait un magnifique sourire sur des dents aussi belles et bien rangées qu’un collier de perles fines, passa à proximité d’une table, s’empara d’un pichet de vin et aspergea son fiancé de toute sa hauteur en disant.
- Aller faire danser vos putain et dilapider la fortune de votre père. Je ne serai jamais votre femme. Vous êtes dépourvu d’honneur. Votre bouche sent la mort et votre âme comme votre verge ne sont résolument pas assez droites pour qu’elles puissent me satisfaire.
Sans attendre la réponse, Léa vit demi-tour, alla s’asseoir en prenant un air aussi détaché que possible, se remplit un verre de vin qu’elle but d’un trait. Une rumeur d’effroi monta de l’assistance éberluée. L’orchestre se tut. Un silence affreusement gênant s’installa. Personne ne voulait y croire. Cela dépassait tout ce qui était acceptable de voir et d’entendre. Hélas tout venait d’être dit. Léa se vengeait de l’affront qu’elle avait subi.
Richard resta cloué sur place un instant, étonné, surpris, impuissant. Puis sa main se mit à trembler. Son visage blême transpirait abondamment. La stupeur dépassées, son visage devint aussi rouge que le vin renversé sur sa veste blanche. Un peu de mousse perlait au coin de sa bouche. Puis dans un hurlement de fauve, il se rua sur Léa en vomissant toute sa morgue, la renversa sur la table et lui planta sa dague dans la gorge. Le choque fut si brutale que la lame traversa le corps mais aussi le bois de la table. Dix hommes se précipitèrent sur lui, le clouèrent au sol. Léa de bougeait plus, avait les yeux ouverts,. Personne n’osa s’approcher de Léa.
- Elle est morte dit un invité
Richard fût condamné à une peine ridiculement faible. Il est vrai qu’il avait été insulté en public, purgea trente jours de cachot assortis d’une somme d’argent importante à reverser aux parents de Léa. Conrad décida de venger sa fille. Il prit son temps, savait plus que quiconque que la vengeance viendra un jour et plus elle viendra de loin, plus elle sera douloureuse. Il attendit patiemment son heure, avec au cœur une haine féroce en un chagrin inconsolable pour sa chère fille disparue. Les mois et les années passèrent. Entre temps, Richard avait épousé Ilde, cruel coup du sort qui aggrava la folie meurtrière de Conrad. Dans l’ombre de son projet tel un félin prêt à bondir sur sa proie, Conrad trouva le moyen d’atteindre cruellement Richard. Ilde se faisait livrer pâtisseries et friandises de chez Von Kuchen, pâtissier célèbre pour ses magnifiques préparations. Il avait discrètement enquêté sur les habitudes de la famille Richard Müller, appris que chaque dimanche avant la messe, Von Kuchen envoyait son petit commis pâtissier porter gâteaux et friandises à leur domicile. Conrad fit la connaissance du petit commis, le mit en confiance. Le jour de Pacques était un jour surchargé. Il intercepta le commis chargé d’un colis, lui affirma qu’il se rendait chez les Müller et qu’il lui serait agréable de porter le colis à sa place pour leur faire une bonne surprise, ce qu’immédiatement le petit commis accepta, trop heureux de voir son travail allégé. Conrad fit un détour à son magasin puis se rendit au domicile des Müller, déposa le colis, passa par Mark Plaz. La place était vide. Conrad jeta une torche enflammée par un des soupiraux du magasins des Müller, sachant que les caves Müller étaient remplies d’herbes séchées, de bouteilles d’élixirs alcoolisés, de produits inflammables puis retourna à la messe en passant par la sacristie. Toute la ville était là rassemblée. L’office touchait à sa fin. La dernière prière dite, le prêtre demanda un instant de silence et de recueillement quand un des commis des magasins Müller débarqua comme un fou en criant en pleine église que le feu prenait dans les caves. Un mouvement de panique s’empara de la foule. Le curé fit ouvrir grandes les portes, Richard recommanda à son épouse de ramener les enfants au domicile, qu’il fallait qu’il aille lutter contre le feu et qu’il ne l’attendent pas pour déjeuner, ce que fit sagement Ilde. Le feu fut aisément maîtrisé. Richard regagna son domicile, trouva la maison bien silencieuse pour un jour de fête. L’instant d’après Richard sortit en hurlant de douleur, une de ses filles dans le bras, le visage bleu et contusionné. Ilde et les cinq filles avaient succombées peu de temps avant d’empoisonnement mortel. Sortant d’un coin d’ombre Conrad s’approcha de Richard en lui remettant une dague
- Justice est faite, accompli la tienne maintenant.
Fin.
Posté le 19.09.2006 par feuilleton
La mort de l’apprenti
_______________
Les combats fratricides faisaient rage entre factions catholiques et protestantes dans un pays à feu et à sang, au nom d'idéals tenus pour des vérités absolues et des certitudes de bonheurs ruinées par les épidémies au milieu d'un cahot humain où la mort se déclinait au quotidien. Après bien des combats, de sang versé et de tueries inutiles, la rumeur laissait entendre qu'on s'acheminerait vers la fin des hostilités avant la fin de l'été 1635. De nombreux désaccords et litiges restaient à résoudre. Chaque prince, chaque duché essayait d’obtenir le plus d'avantages possibles avant la ratification du traité de paix. L’enjeu n’était plus la victoire. Il n’y avait ni vainqueur ni vaincu, mais bien l'après guerre à gérer. Ainsi, il fallait s'assurer à la fois des ressources et de l’autorité. Les protestants s'étaient réunis à Osnabrück et les catholiques à Münster. Le congrès s'acheminait péniblement vers une convention durable qu'on appela la paix de Wesphalie. Après toutes ces années parricides, la guerre cessa. Chacun retourna à ses habitudes. La rage de vaincre avait disparu dans le cœur des gens plus occupées à panser leurs plaies qu’à en découdre avec d’hypothétiques ennemis. La moitié de la population allemande avait péri par les atrocités commises par l’autre moitié et le pays tout entier était ruiné. On avait faim, on avait froid et les greniers restaient cruellement vides. Le marché noir s’instaura, développant d’autres exactions, d’autres misères. Une fois encore, on se remettait à mourir par millier non plus par les armes mais par la famine, la peste et le choléra. Telle une fatalité divine, les hivers devinrent plus rigoureux ajoutant autant de tourments à la misère humaine.
En ce début d’hivers, les chutes de neige avaient été abondantes, la couche atteignait la taille d’un homme debout. Passée le nouvel an, le temps changea. Un froid sec s’installa. Les enfants allaient patiner sur les eaux gelées des étangs et des cours d’eau, une saison idéale pour refaire provision de glace que l’on entreposait dans des caves profondes. La glace récoltée pouvait tenir une année entière, conservant aliments et denrées périssables. Conrad Hirsch, commerçant pâtissier et son commis s’étaient levés avant l’aube. Blottis au fond de la charrette sous d’épaisses fourrures de loup, ils se laissaient conduire par le cheval. Pour avoir fait le chemin très souvent, l’animal savait où se diriger, il y allait au pas lent de son rythme, Conrad le laissait faire. Vers l’est, le ciel prenait les teintes d’une aube polaire annonciatrice d’un jour glacial. Arrivé au bord du lac, Conrad stoppa l’équipage.
- Dieu, qu’il fait froid ce matin. Hep petit ! Réveille-toi. On est arrivé.
- Quoi ? Dit le gosse les yeux pleins de sommeil.
- Je disais qu’il faisait un froid à ne pas mettre un chien dehors. Tu dormiras mieux ce soir. Debout paresseux ! On a juste le temps d’avaler un morceau et puis on se met au boulot. Aller, dit-il en secouant gentiment l’apprentis par les épaules.
Peter se redressa, s’étira dans un bâillement bruyant, sauta à terre aussi leste qu’un chat. L’homme et son commis se dirigèrent vers un banc couvert de givre, l’époussetèrent, s’assirent lourdement. Conrad Hirsch posa le panier, sortit un drap enroulé autour d’une boule de pain, y tailla deux belles tranches, se mirent en demeure d’avaler leur en-cas, sans prononcer une seule parole de trop, sans même se regarder, chacun s’appliquant à mastiquer avec lenteur son pain et son fromage, amusés par les ébats de trois canards qui se baignaient dans l’unique trou d’eau qu’ils s’étaient réservé.
- J’en goûterai bien un peu de votre eau de vie.
- Foutre Dieu ! T’es bien jeune mon gars pour boire de cette eau là. Ça va t’occuper les pattes, lui dit-il en lui tendant une fillette de gniole.
- Ouah ! Que c’est fort ! dit Peter en avalant une lampée d’alcool.
- Hé là jeune homme, redonne-moi ça. Tu ne seras plus bon à rien si t’en bois trop.
Conrad attrapa la petite bouteille, en but à son tour plusieurs rasades, se leva en essuyant les miettes de pain prisonnières de sa barbe, claqua bruyamment de la langue par contentement.
- On n’est pas heureux ici, dit-il à son commis en lui administrant une bourrade amicale?
- Sûr qu’on est bien patron ! C’est qu’elle est bonne votre eau de vie. J’en reboirais bien un peu.
- Hé ! Comme tu y vas ! Tu en auras à la pose si tu travailles vite et bien. C’est vrai qu’elle est foutrement bonne. Elle réchauffe le corps de l’homme en moins de deux !
- Alors, vous devez être sacrément réchauffé, patron !
- Petit impertinent, répondit Conrad en lui adressant un regard amusé et complice. Alors, on s’y met à cette glace ?
- J’arrive patron.
- Va chercher les sacs de cuir. Je vais les enfiler aux sabots, sans cela le cheval se gèlerait les jambes. Il ne serait plus bon à rien
Peter remonta dans la carriole, prit les quatre sacs de cuir, les lança à son patron qui les chaussa au cheval l’homme empoigna la bride, s’engagea sur l’étendue gelée avec lenteur, jaugeait l’épaisseur de la glace d’un simple coup d’œil, très attentif au moindre bruit suspect, entraînait l’attelage jusqu’à ce qu’ils atteignirent l’endroit désiré. La bête hennissait d’inquiétude, hochait de la tête en tout sens, tirait sur la bride. Nonchalant, Peter suivait, amorçait quelques glissages, tombait sur l’arrière train, s’amusait comme un petit fou. Sa joie était communicative, Conrad aimait bien ce garçon, content de tout, heureux de vivre. Lui aussi aurait bien aimé glisser sur les fesses mais ce n’était plus de son âge.
- Tu vas bien finir par te briser le cou, petit couillon, dit-il en ricanant. Ramène-toi un peu par ici. Je crois que le coin est bon.
Conrad empoigna sa vrille, perça quelques trous alignés puis engagea le fer de l’égoïne, trancha la croûte glacée avec une étonnante facilité. A cet endroit, la glace n’était pas aussi épaisse qu’il l’aurait imaginé.
- Patron ! Elle n'est pas un peu mince votre glace ce matin ?
- T’en fais pas mon gars, elle pourrait bien supporter une dizaine de gars comme toi. Et puis, je t’ai déjà dit qu’on ne disait pas « votre glace, vos affaires, votre cheval » et que les choses que tu désignes ainsi ne sont pas les miennes. Cette glace appartient à qui veut la prendre. Bon sang de bon Dieu, qu’il fait froid, dit-il en soufflant dans ses moufles. Prends cette scie et remplace-moi un instant, il faut que j’aille pisser.
- Soyez prudent patron, ne vous gelez pas votre machin !
- J’ten foutrai des engelures à mon machin. Non mais !
Le commis riait et sciait avec la vigueur et l’insouciance de ses quinze ans. Conrad s’éloigna, passa derrière la charrette, ouvrit son pantalon et entrepris de vider sa vessie. Il dirigeait son jet abondant et fumant toujours vers le même endroit, lâchant avec ostentation un pet retentissant qui ne manqua pas de déclencher l’hilarité du gamin.
- Vous aller effrayer les corbeaux.
- Tu apprendras, espèce de petit sot que tu es que pisser sans péter c’est comme un défilé sans trompettes, dit Conrad en secouant énergiquement sa verge.
Autres rires en cascades du gamin quand brusquement, Conrad entendit un craquement, puis un autre plus fort encore. Il se retourna, aperçu son petit commis disparaître sous la glace en un instant. Le cheval se cabrait, affolé par le danger imminent. Puis se fut au tour de la charrette qui chavira sur l’arrière, entraînant le cheval dans son engloutissement. Conrad se précipita sur les rênes, eut à peine le temps d’ôter la bride, tira de toutes ses forces pour retenir l’animal. A son tour, il sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il avait de l’eau à mi-cuisse, une eau glaciale, mordante qui atteignit son ventre. Saisi par l’extrême rudesse du froid, Conrad suffoqua. La panique s’empara de lui. Il s’agrippa à la crinière de son cheval, sauta sur l’encolure. La bête avait des gestes fous et des hennissements suraigus. En un instant, la situation tourna au drame. L’animal n’arrivait pas à remonter sur la glace qui se brisait sous son énorme poids.
- Dans quelques instants tout sera trop tard se dit Conrad.
A grand coup de gueule et de cravache, il força l’animal à avancer vers la rive. L’homme et la bête se frayaient un chenal jusqu’à ce qu’enfin, ils prissent pied sur la berge, l’un comme l'autre transis de froid, pétrifiés par la peur.
Plus rien ne bougeait à la surface des eaux noires. Quelques plaques de glaces partaient à la dérive. Conrad fut saisi d’un tremblement violent. Il fallait qu’il se mette à l’abri, se réchauffer au plus vite s’il ne voulait pas mourir de froid. Il regrimpa sur sa monture et parti au grand galop vers la ville. L’air glacial lui cinglait le visage accentuait l’horrible sensation de froid mordant ses entrailles et ses poumons. Ses vêtements devinrent durs comme carton. Le cheval écumait, ses naseaux fumaient. Conrad poussa davantage l’animal au risque de le faire crever sous lui.
Le lendemain, il retrouva son cheval allongé dans le box, à l’agonie, les yeux remplis d’une grande frayeur. Conrad resta près de lui jusqu’à sa fin en lui parlant doucement comme il aurait parlé à un ami, lui caressait les naseaux brûlants de fièvre, le remerciait pour l’avoir sauvé d’une mort certaine quand Elisabeth entra.
- Dis, Papa, est-ce que notre cheval va mourir ?
- Oui.
- Tu crois qu’il va aller au ciel ?
- Bien sûr ! Au ciel des chevaux.
- Et les enfants, est-ce que tu crois qu’ils vont ciel quand ils meurent ?
- Il y a un paradis pour tout le monde, pour les chevaux comme pour les humains.
- Et bien moi je sais que le paradis, ça n’existe pas. C’est parce qu’on a peur de mourir.
- Qui t’a dit cela ? Te voilà bien assurée !
- Je le sais ! Dit Elisabeth avec aplomb.
- Tu dis des sottises. Tu ferais mieux d’aller jouer avec tes poupées.
- Je m’en fiche ! C’est pour les filles les poupées.
- Tu n’es peut-être pas une fille ?
- Si ! Mais je préfère jouer avec les garçons. Ils sont plus drôles.
- Comme tu voudras, seulement fais-moi la promesse que tu ne parleras à personne du paradis comme tu l’as fais et que tu ne penseras plus à la mort. C’est normal de mourir mais tu es encore trop jeune pour t’en préoccuper.
- Oui Papa ! Dit Elisabeth en haussant les épaules mais moi je mourrai avant d’être grande.
- Je te trouve bien insolente et bizarre ce matin. Tu n’es qu’une petite impertinente. Tu ne sais pas de quoi tu parles.
- Si, renchéri-t-elle. Dieu c’est des mensonges qu’on raconte aux enfants.
- Vas-tu te taire enfin ! Dit Conrad ulcéré. Qu’elle mouche t’a piquée pour être aussi effrontée ? Par le diable et tous les saints du paradis, j’en ai assez entendu. Va dans ta chambre. Tu y resteras jusqu’à l’heure de midi. Quelle foutue gamine fais-tu là ! Nom de nom de… qu’elle culot cette jeunesse qui croit tout savoir !
Conrad avait demandé au curé s’il n’était pas possible de dire une messe pour son cheval. Contre le refus du prêtre, Conrad lu quelques prières à son animal puis le fit enterrer au cimetière, le prêtre ne put s’y opposer bien que la population du quartier aurait préféré manger sa viande tant ils en manquaient depuis des années de misères. Le cheval enseveli, Conrad, sa fille Elisabeth, le curé et quelques personnes de la paroisse se rendirent à l’étang. La glace s’était reformé ne laissant plus rien paraître.
Enfin le dégel arriva. On repêcha un corps, celui de Peter. Il avait le visage détendu, les yeux mi-clos et la bouche entrouverte sur un sourire figé quand, soudain la bouche se déforma, les joues se boursouflèrent comme si quelque chose voulait en sortir, ses dents se desserrèrent laissant apparaître une tête d’anguille. L’animal s’extirpa de l’orifice buccal comme une vomissure sans fin, fila droit sur la berge rejoindre les eaux de glaciales de l’étang.
Posté le 19.09.2006 par feuilleton
FOIE GRAS MAISON POUR 8 à 10 PERSONNES
Ingrédients : Produits de base
1. Un beau foie gras cru de chez Monsieur Picard rayon surgelé (car ils sont déjà dénervés) ou à défaut un foie gras cru d’un producteur local (oie ou canard qu’il faudra dénerver [1]).
2. Une bouteille de vin blanc doux Jurançon, Gaillac, Sauternes, Monbazillac, etc.…
3. Un dé à coudre mais pas davantage de Cognac, Armagnac ou autre fine champagne.
4. Gros sel, poivre concassé pas de poivre moulu, truffe si le budget le permet, sinon rien [2].
5. Papier d’aluminium, cellophane alimentaire, un cuit vapeur ou une bonne vieille cocotte minute.
Variante en chutney
1. 1 décilitres de bouillon de poule,
2. 1 décilitre de bon vin blanc
3. 50 gr de raisins secs,
4. 100 gr d’abricots secs,
5. 50 gr d’amandes émincées,
6. Vinaigre balsamique,
7. 4 ou 5 belles échalotes
8. Sel, poivre, muscade, 8 feuilles de gelée alimentaire
Préparation :
Faire mariner le foie (immergé complètement) de 12 à 24 heures dans le vin et l’alcool avec poivre concassé une ½ feuille de laurier le tout et au réfrigérateur !
La cuisson
Ne pas égoutter le foie, saler, poivrer au poivre concassé (une bonne cuillère à soupe) entre les deux lobes. L’usage de truffe implique moins de poivre.
Donner au foie une forme allongée et régulière en le roulant dans une première feuille de cellophane alimentaire transparente avec une cuillère à soupe de marinade emprisonnée dans la cellophane.
Répéter l’opération en sens contraire en emprisonnant bien l’appareil.
Répéter une troisième fois toujours dans le film transparent.
Rouler une quatrième fois dans une feuille d’aluminium, puis une cinquième et dernière fois. Cette opération emprisonne le foie et les arômes qui doivent rester emprisonnés dans l’appareil
Disposer d’un cuit-vapeur (idéel) ou d’une cocotte minute
Quand l’eau est à ébullition (plein feu), poser l’appareil sur la grille en évitant absolument le contact direct avec l’eau bouillante.
Poser (mais pas verrouiller) le couvercle et compter 16à18 minutes pour un foie de 400gr et 20 à 24 minutes pour 600 gr cuisson plein gaz [3].
Toujours envelopper, laisser refroidir le foie cuit puis le laisser au frigo au moins 24 heures
Considérations quant à la manière de l’accommoder
Ce met délicat est consommable directement. On peut, si l’on veut, le poêler 30 secondes par face dans une graisse du même volatile ou dans une huile d’olive fine dans laquelle on a préalablement fait fondre à cuisson lente des échalotes additionnées d’une cuillère à café de miel. Servir sur une très mince tranche de pain d’épice ( recette pauvre ) avec une purée chaude d’artichaut ou bien tout simplement en rondelle déposée sur une petite salade de mâche et roquette avec une bonne baguette de pain frais, ce qui est tout aussi excellent.
Boire le même vin que la marinade (pas la marinade !) Ou mieux encore un rouge tel un Pomerol 2000 ou un château O’Brion 96 pour ceux qui on du blé sous le matelas.
Variante
Préparation du foie en chutney (ce que vous avez mangé hier soir)
Cette variante nommée "foie en chutney" n'est pas écrite dans les bréviaires de cuisine. Utiliser le jus de la macération que l’on filtre à l‘étamine (à défaut au torchon) auquel on ajoute 1 décilitre de bouillon de poule assez corsé, 6 à 8 feuilles de gelée pâtissière ramollie à l’eau froide. Donner un bouillon de 1 à 2 minutes pour bien dissoudre la gélatine. Dans un moule à cake par exemple déposer un centimètre du jus ci-dessus préparé ce qui correspond à ¼ du volume consacré. Faire prendre au congélateur ou au frigo. Pendant ce temps faire revenir les échalotes émincées jusqu’à ce qu’elles soient devenues fondantes. Déposer le foie puis verser les 2/4 restants, faire prendre en gelée. Avec le dernier ¼ restant mélanger raisin et abricots préalablement trempés 4 heures, amandes grillées échalotes, poivre, sel, une cuillère à soupe de vinaigre balsamique. Recouvrir le foie de cette purées puis faire prendre au froid. Laisser reposer 48 heures au réfrigérateur.
Servir
Démouler après avoir fait tremper le plat dans de l’eau chaude (pas plus d’une minute). Découper des tranches minces (1/2 centimètre) que l’on dépose sur des lamelles de pain d’épice fait pas vos soins (voir recette ci-après) préalablement passées au grille-pain. Ajouter une salade de mâche et roquette bien assaisonnée.
Comment dénerver un foie gras ?
Pour le d’énervement pas d'énervement ! Faire tremper le foie une heure dans de l’eau froide (sortie du robinet) ou de l’eau à température de la pièce. A l’aide d’un couteau à lame souple et non pointue, faire une petite entaille près des assises des nerfs et veines en utilisant la lame du couteau côté non coupant, un détail qui a son importance. Détacher en soulevant les chairs qui collent au nerf ou à la veine. Remonter jusqu’au bout des terminaisons. Ensuite, faire de même de l’autre côté de la partie à ôter. Répéter l’opération autant de fois qu’il y à ….de foies. Reformer les lobes. Aller faire un tennis !
Considérations personnelles quant à la manière de déguster cet apogée d’esculence culinaire en bonne compagnie ?
Le foie gras s’érige en un must délicat et festif. Il est donc indispensable de créer une ambiance en adéquation avec ce met prestigieux.
- Tout simplement en famille. Les convives se réuniront autour d’une belle table coquettement décorée et dégusteront l’entremet en parlant de cuisine ou de leurs dernières vacances au Tréport (évitez les sujets qui fâchent, guerres, banlieues en feu, retard dans le paiement de la taxe foncière, etc) !). Les enfants auront le droit de quitter la table avant la dinde qui sera trop cuite comme d'habitude.
- Si le dîner est un dîner d’affaire il conviendra d’être bien habillé ( Costume Cerruti, chaussures Lobbs pour les hommes, tailleur Chanel moulant gris anthracite à fines rayures, jupe au dessus du genou, petit haut décolleté plongeant pour les dames). Tenir une conversation instruite à défaut d’être intelligente en glissant ça et là quelques remarques pertinentes sur la qualité exquise du foie en laissant entendre qu’au Crillon on n’en fait pas de meilleurs. Remarque : Evoquer discrètement que vous chantez dans un groupe vocal en sud Seine et Marne. Ne pas oublier le Mont Blanc pour la signature.
- Pour peu que le dîner soit un prétexte en vue d’une conquête amoureuse,..pas de précipitation ! Sachez déguster le foie avec amour en adressant à l'élu de votre cœur des compliments subtils et élégants qu’accompagneront quelques remarques spirituelles mais jamais machistes cela pour les hommes et dans le cas contraire, madame aura soin de laisser entendre qu’elle ne passe jamais à l’acte au premier dîner, affaire de séduction. Boire un bon champagne tel un Krug collection 1981 à 421€ la bouteille et qui ferait bien l’affaire. La suite est laissée à l’appréciation de chacun, sachant qu'un dîner en tête-à-tête c’est déjà l'assurance de lendemains qui chantent. Attention ! Une fausse note est toujours possible !
- Enfin si le dîner est servi en revenant du Monkey club et pour peu que les mœurs soient assez débridées, tout est autorisé sauf la vulgarité qui salie tout. Nous conseillerons de remplacer les vins par de la vodka frappée et de garder le foie pour une autre occasion. Servir poissons fumés, blinis et vodka en passant un 33 tours des meilleurs swings de Billy Holiday, diva du jazz à la voie chaude et sensuelle, à l'image de l'instant.
Posté le 19.09.2006 par feuilleton
L’épidémie
__________________
Ludwig inscrivit « Juillet de l’an 1633 », posa sa plume, referma la bible. iL avait grand faim, n’avait rien avalé depuis deux jours, était trop pauvre pour s’offrir un repas à l’auberge et trop réservé pour oser demander du pain à l’hôte de maison, le pasteur Keller. Aujourd’hui, il était invité à sa table. Il sortit de la salle d’étude, traversa le hall en courant, bouscula la cuisinière.
- Pardon Martha ! Je suis navré. de..
- Ne courrez pas comme ça. Ils vont bien vous attendre. C’est bien le propre de la jeunesse de se hâter pour aller ne rien faire. J'ai préparé du cochon au chou et de la tarte au pomme.
Ludwig déposa deux grosses bises claquantes sur ses joues rebondies qui protesta pour la forme, bien heureuse de la présence du jeune homme dans une famille où la dévotion, le respect des usages et l’observance des préceptes religieux se déclinait au quotidien sans laisser de place à la fantaisie. Ludwig frappa doucement à la porte de la grande salle de séjour, l’entrebâilla timidement.
- Entrez ! Entrez mon garçon, dit le pasteur Keller d’un ton enjoué.
Hésitant, Ludwig entra. La salle était vaste, décorée de boiseries, deux grandes fenêtres laissaient passer une lumière filtrée par des vitres à damiers losangés ceintes d’un mince filet de plomb aux couleurs pales rose et vert.
- Excusez mon retard. Je suis navré….Je… n’ai pas entendu la cloche, je suis désolé de vous….
Le pasteur l’interrompit.
- Navré, désolé ! Arrêtez où je ne vais plus vous croire. Vous devez être affamé mon vieux ?
- Heu, non ! Enfin si, un peu.
- Seulement un peu, dit-il en lui lançant une bourrade dans le dos ? A votre âge j’aurai dévoré un bœuf. Martha a mis les petits plats dans les grands. Asseyons-nous.
Ludwig prit la place désignée. Depuis des générations de Keller, l’invité s’asseyait toujours au même endroit, sous le tableau de l’aïeul, une croûte mal peinte, sombre et poussiéreuse. A la droite du pasteur se tenait son épouse, une femme plantureuse, mesurant une bonne tête de plus que son mari, un corps tout en rondeurs appétissantes où tout était développé presque à l’excès. En face de Ludwig se tenaient les trois filles. Elisabeth la benjamine, Ingrid la seconde et Edwige, l’aînée, mariée à un soldat de la garnison. Elle tenait son bébé contre son ventre, le caressait avec une douceur maternelle presque machinale. Le nourrisson vagissait bruyamment, se frottait la bouche de ses petits poings serrés, tournait la tête vers un sein qui ne venait pas à lui assez vite. Le pasteur intervint.
- Qu’attends-tu pour le nourrire ?
- Il réclame si souvent ! Je ne sais si je vais avoir assez de lait ?
- On lui trouvera une nourrice.
Puis le pasteur s'adressa à son invité.
- Nous remplacerons le bénédicité par le passage de la bible, celui que vous traduisez. Je ne sais plus très bien lequel d’ailleurs.
- Le verset vingt-sept, chapitre deux répondit Ludwig mi hésitant, mi surpris. N’est-ce pas un peu déplacé ?
- Déplacé ! Mais non, répondit le pasteur avec autorité. Contez-nous ce récit.
Ludwig sortit son brouillon de sa poche, le déplia tandis qu’Edwige dégrafait son corsage d’où surgir un sein rose et tendu par les montées de lait. Il n’en fallut pas davantage pour troubler le jeune homme, le regard vissé autant sur l’arrondi maternel que sur le texte quand la petite Elisabeth intervint.
- Ludwig ! Est-ce que tu vas nous raconter une histoire de guerre avec des soldats qui tuent. Raconte-nous celle où il y a des démons et des singes au derrière tout rouge ?
- Elisabeth ! Qu'est-ce donc ce langage de charretière ? Ludwig, lisez s’il vous plait .
- Tu devras tout lire sinon je ne suis plus ta copine, dit Elisabeth debout sur sa chaise.
Le pasteur haussa le ton.
- Asseyez-vous ! qu’est-ce donc cette tenue ?.
- Oui Papa, dit-elle avec un petit air charmeur et effronté.
- Sachez que dans les bonnes familles, les enfants ne mangent pas avec les parents. Et quand cela arrive, ils gardent le silence. Il n'y a qu’ici pour voir cela. Ne me fâchez pas davantage.
- Oui mon cher petit papa chéri.
Ludwig eut envie de rire, trouvait que la gamine en faisait un peu trop. Le pasteur fronça les sourcils sur des yeux qui cachaient mal l’adoration qu’il avait pour cette enfant, essayait en vain de garder un semblant de sévérité. Vaincu par tant de charmes, il abandonna la partie, trop heureux du bonheur que lui apportait sa chère petite dernière.
Ludwig commença la lecture. Le chou et les salaisons dégageaient de bonnes odeurs de chairs fumées, de gros cornichon au vinaigre et de crème qui venaient lui chatouiller les narines. Sans se soucier des convenances, la femme du pasteur attrapa une belle saucisse qu’elle enfourna dans sa bouche tout comme le nourrisson happa le mamelon tumescent de sa mère qui se présentait à lui, chacun, goulûment, tirant sur la protubérance dans un bruit de succion presque indécent.
- Eh bien mon ami ! Où avez vous la tête ? Lisez donc au lieu de reluquer le tétin de ma fille.
- Heu ! Dé, désolé Monsieur le Pasteur. Je, où j’en étais. Ah ! oui, « La Bible nous dit que s'unir sexuellement à son conjoint, c'est manifester corporellement qu'on se livre entièrement, sans barrière, ni émotionnelle, ni mentale, ni spirituelle. …»
Ludwig cessa de lire, sentit le rouge lui monter au visage.
- Qu’est-ce que ça veut dire sexuellement ? Dit Elisabeth.
Le pasteur se racla la gorge.
- Ce chapitre ne convient pas à notre prière. Demain vous nous ferez une autre lecture. Mangeons maintenant. Tout va être froid. Que Dieu bénisse notre repas.
- Mais papa, insista Elisabeth. ? C’est quoi sexuellement.
- Qui a attrait au sexe. Mange.
- Et bien moi je sais. C'est quand on fait des bébés.
La remarque déclencha autant de fou-rires étouffés que d’embarras.
- Elisabeth ! Pour l’amour de Dieu s’écria le pasteur
- L'autre nuit, quand je me suis levée pour aller au petits coins, je vous ai vu avec maman qui faisait du cheval sur vous.
L’incongruité de la remarque provoqua l’étranglement du pasteur, le courroux de la mère et la gêne de ses sœurs aînées. Dans son coin, Ludwig n’osa relever la tête, croiser un regard qui lui aurait fait perdre toute contenance. Elisabeth reçut une volée de bois vert.
- Non de nom de non de Dieu ! Finiras-tu par te taire ? Tu parles trop pour ne rien dire. Tu en arriverais presque à me faire dire des choses horribles et me fâcher durement.
Puis retrouvant un peu de son calme il continua.
- Ce que tu as vu n'est rien qui soit anormal et approuvé par Dieu. Tu es trop jeune pour avoir vu cela mais tu n'en perdras pas la vue. Oui, c'est ainsi qu'on fait des enfants.
- Alors Papa, nous allons avoir un petit frère !
Vaincu, le pasteur se renversa sur sa chaise, les bras ballant, en soupirant longuement.
- Mangeons, nous avons tous faim et l’ouvrage nous attend cette après-midi.
Le pasteur tailla de larges de pain. Les plats passaient de main en main, chacun se servait abondamment. Les timbales se remplissaient de vin blanc du Rhin. Le pasteur levait le coude promptement et par pur politesse Ludwig voulu le suivait. Quand tout fut avalé et bu, Martha apporta un magnifique dessert. Elle n’avait pas d’égal en cuisine, réussissait à merveille l’apfelkuchen à la cannelle. Chacun se servit. Aussi gourmand qu’affamé comme on peut l’être à dix-neuf ans, Ludwig ensevelit sa part de tarte sous une couche généreuse de crème fouettée puis se mit à avaler d’énormes morceaux sous les yeux stupéfaits du pasteur qui se demandait comment il était possible d’enfourner d’aussi grandes quantités en si peu de temps.
- Calmez-vous jeune homme. Personne ne viendra vous voler votre assiette. Vous aller vous rendre malade.
- C’est si bon, dit-il en avalant la dernière bouchée.
- Tenez ! goûtez-moi cet alcool de cerise. Ça fait digérer.
- C’est que j’ai peut-être un peu trop bu !
- Une fois n’est pas coutume.
Le pasteur invita la famille à louer les mérites de Martha, glissa un mot sur les vertus du silence, de l'amour de son prochain et de la crainte que Dieu doit inspirer, sachant par expérience que la vie est courte et faite de lendemains incertains par ces temps de guerres et d’épidémies. Enfin, en dirigeant son regard vers la petite Elisabeth de dire haut et fort qu'on reçoit plus d'enseignement à écouter qu'à cailleter toute la sainte journée. Elisabeth n’avait pas touché à son assiette, se leva, alla embrasser son père puis s’en alla rejoindre la flopée de gosses qui l’attendait sur le perron. Sa mère en profita pour terminer la part de la fillette.
Le repas terminé, chacun retourna à ses occupations. Nauséeux, Ludvig sortit prendre l’air, faire quelques pas dans les rues vides de badauds. Demeuraient quelques mendiants accrochés à leur misère dont on ne savait que faire si ce n’est leur donner la charité. Il y en avait tant qu’il était impossible de donner à tous. La nouvelle horloge à engrenages de bois et fierté de la ville, marquait deux heures passé midi sur la petite aiguille, une heure où plombait un soleil estival sous un ciel aussi bleu que le bleu de la voûte de l’église. Il y avait dans l’air, quelques chose d’agréable qui donnait à cette journée un sentiment de bonheur, une sorte de plénitude rassurante égaillée par les allées et venues acrobatiques des hirondelles aux pépiements incessants. La tête lui tournait un peu, le sol se dérobait sous ses pieds et ses idées s’embrouillaient. Il se sentait de plus en plus mal, déambulait sans but précis, traînait la savate sur un sol poussiéreux. Le ruisseau apportant son lot d’odeurs inconvenantes, ajoutaient à son écœurement. Il s’arrêta près d’une fontaine, s’aspergea le visage d’eau fraîche, en but une gorgée qui lui procura un semblant de soulagement. Puis il alla s’assoire sur un banc, les bras croisés sur son ventre gonflé par l’indigestion, les yeux dans le vague et le cœur au bord des lèvres. Il regrettait ses excès, jurait qu’il ne toucherait plus jamais aux sucreries, à la crème de Martha et au chou aigre qui lui encombrait le ventre, pensée qui eu rapidement raison de son estomac qui se retourna, accompagné d’un gémissement plaintif ? Un puissant jet de vomissures vint s’écraser entre les pieds d’un passant.
- Eh, l’ami, on dirait que ça ne va pas très bien, dit l’homme en s’écartant. Qu’as-tu donc avalé pour te rendre malade de la sorte ?
- De l’apfelkuchen à, à la crê.,
Réponse qui provoqua une seconde salve plus dense et plus puissante encore. Le teint vert et le visage décomposé, le jeune homme croyait vivre sa dernière heure, implorant Dieu qu’il mette fin à ses tourments.
- Hé bien, mon gars ! Voilà ce qui arrive aux gourmands. Tu souffres par où tu as pêché. Vomir te soulagera. Continue mon gars, aller, un petit effort, dit-il en lui tapotant les épaules.
A l’agonie, Ludvig s’affala de tout son long au milieu de la rue, le corps tout entier parcouru de spasmes, ne régurgitant plus que bille amère.
- Ah que j’ai mal. Je vais mourir.
- Mais non ! grand sot ! Une indigestion n’a jamais tué personne. Redresse-toi, tu nages dans ton dégueulis. Bon Dieu que tu pues, dit l’homme en tordant le nez. Bois un peu de cette médecine. Elle va te redonner du cœur au ventre.
L’homme agrippa le garçon par les aisselles, l’aida à se redresser, le fit assoire et porta le goulot à sa bouche. Ludwig avala une lampée d’un liquide fort au goût relevé de menthe et de girofle. D’un geste rapide, Ludwig attrapa la fiole, la porta à sa bouche et la vida d’un trait.
- Eh ! Mais c’est qu’il a tout bu le drôle, dit-il en s’adressant à une foule imaginaire.
- Mille mercis Monsieur. Qu’est-ce donc cette médecine magique ?
- Il n’y a pas mieux pour remettre en place les estomacs les plus tourmentés. Mais pour avoir tout bu, tu me devras deux pièces d’argent.
- Deux ! répondit Ludvig. C’est que je ne les ai pas.
- Où habites-tu ?
- Chez le pasteur Keller.
- Ah, oui ! Je le connais bien le pasteur. Tu n’aura qu’à passer à l’apothicairerie me payer ta dette. Si tu oublie, je t’enverrai l’huissier.
Deux pièces d’argent étaient tout ce qu’il gagnait en plus d’un mois de travail, suffisaient à peine à payer l’aubergiste et l gamelle, une somme qu’il n’était pas prêt d’avoir. Soulagé, il remercia son sauveur, promis le remboursement, s’en retourna chez le pasteur.
Ludwig entrant dans le bureau, s’excusa de son retard.
- Vous avez une tête de papier mâché. Êtes-vous souffrant ?
- Ce n’est rien. Juste une petite indigestion répondit Ludwig tout confus.
- Voulez-vous boire un peu d’eau de vie pour vous faire digérer ?
- Oh non merci, j’en ai trop bu à table.
- Aller vous reposer. Vous ne serez bon à rien.
Ludwig alla s’allonger dans sa mansarde, dormit jusqu’à vêpres. Le réveil fut difficile. Il avait la bouche pâteuse et un fort mal de tête. Il regagna le bureau, se remit au travail sans ajouter un mot. Dans le silence studieux de l’étude, le pasteur et son aide travaillèrent jusqu’au soir. Deux douzaines de feuillets avaient été retranscrits en haut allemand et en belle lettres gothiques. C’était une source de revenus essentiels pour les Keller, un travail assez bien rémunérée par le conseil du culte. Les versets latins n’étaient pas faciles à transcrire. Il fallait trouver les mots justes qui n’altéreraient pas la sémantique biblique. Le pasteur et son compagnon firent une pose. Martha apporta une collation. Le repas avalé, ils se remirent aux écritures. Ingrid les avait rejoint comme cela était souvent le cas, quand la commande était pressante et que le travail prenait du retard.
Ingrid ne ressemblait en rien de ses sœurs. Son physique, sa manière d’être et de parler, discrète et réservée, ses longs silences, tout la différenciait des autres. Elle possédait un savoir impressionnant, parlait et écrivait le latin, le haut allemand et un peu de la langue des français qu’elle trouvait si difficile. Enfin avait une mémoire prodigieuse et pouvait réciter par cœur des chapitres entiers de la Bible. Elle n’était pas franchement jolie mais elle était belle pour qui savait la regarder. Même si son corps paraissait trop mince, il ne manquait pas d’une certaine allure. Elle avait un cou élancé qui mettait en valeur un large visage aux traits originaux. Sa peau fine blanc nacré était parsemé de petites tâches de rousseur. Ses grands yeux noirs intenses illuminaient son visage diaphane. Sa bouche aux lèvres carminées l’embellissait davantage et ses cheveux flamboyants et frisés lui conféraient des allures d’infante ibérique. Son corps n’était pas aussi développé que celui de sa sœur aînée. Sa poitrine haut placée ajoutait à son apparence une distinction toute particulière. Ingrid n’avait rien des canons de la beauté qui voulaient que les filles aient les cheveux raides et blonds, de fortes poitrines corsetées dans un boléro à balconnets pour en accentuer le galbe. Enfin qu’elles aient la corpulence robuste, plantureuse et généreuse des femmes de ce pays.
Ludvig redressa la tête, essuya son indexe noirci par l’encre, jeta un regard en direction d’Ingrid. Elle était assise sur une chaise à accoudoirs, tenait entre ses doigts une mine de plomb qu’elle passait et repassait doucement sur ses lèvres, le visage immobile et le regard concentrer sur son livre. Elle se balançait d’avant en arrière d’un mouvement lent mue seulement par la pointes des ses pieds qu’elle avait nus. Le jeune homme la dévisagea un court instant. Elle s’en aperçut, perdit l’équilibre et manqua de tomber à la renverse. D’un geste rapide et précis, Ingrid se rattrapa aux bords de la table. Confuse, elle rectifia la tenue puis se remit à écrire, avec aux coins de sa bouche, un petit sourire gêné. A l’autre bout de la salle, le pasteur somnolait, passant indifféremment du rêve à la réalité, quelques feuillets posés sur les cuisses, mollement abandonné à sa rêverie et prêt à sombrer dans les limbes d’un sommeil aux ronflements bruyants. SA tête basculait lentement vers l’avant jusqu’à en perde l’équilibre, la relevant brusquement par peur d’être surpris dans cet abandon, ânonnant comme excuses quelques paroles mâchonnées quand Martha entra.
- Je vous ai laissé trois autres chandelles sur la table Je peux vous faire à manger si vous le désirez ?
Réveillé brusquement, le pasteur fit tomber son ouvrage, fit mine de ne pas dormir, se racla la gorge et dit en se levant.
- Heum ! oui . C’est beau ! Euh, non c’est bien. Merci Martha. Allez dormir. Vous devez être épuisée dit-il dans un fort bâillement. Nous avons beaucoup travaillé jusqu’à maintenant
Martha prit congé. Il devait être tard, peut être au milieu de la nuit. Ludwig, Ingrid et son père sortirent dans le jardin se dégourdir les jambes. La lune n’était pas encore levée et l’on ne voyait pas à plus de quatre pas de distance. Le silence nocturne était seulement troublé par le cri-cri continu des insectes qu’on peut entendre après une chaude journée d’été. Au-dessus de leur tête, la voix lactée tranchait sur le champ profond d’un ciel aussi noir que l’encre de leurs encriers. L’air était léger, chargé des senteurs estivales. Ingrid rompit le silence.
- Est-ce possible qu’il y ait des étoiles habitées par d’autre hommes ?
- Certes non, répondit le pasteur avec assurance ! Cela est impossible car ce ne sont que des étoiles et Dieu ne l’a pas prévu ainsi. Seule, la terre est habitée.
- Je n’arrive pas à imaginer combien l’univers est grand et notre terre si petite. Nous sommes d’infinies poussières dans cette immensité.
- Ne crois pas cela, répondit le pasteur. Dieu nous a fait à son image. Il nous a placés au centre de l’univers et sommes ses plus importantes créatures.
- Comment est-il possible que Dieu soit à l’origine de tout cela et pourquoi nous accorde-t-il autant de faveurs ?
- Dieu est puissant, infiniment bon mais son dessein ne nous est pas révélé.
- Alors pourquoi toutes ces guerres, ces souffrances et ces injustices ? Pourquoi Dieu accepte toutes ces horreurs ?
- Ce que tu évoques n’est pas l’affaire de Dieu mais celle des hommes. Depuis que nous avons quitté le paradis terrestre les hommes sont responsables de leur destinés.
- Mais Père ! Plus j’avance dans la connaissance et plus je me pose des questions qui n’ont pas de réponse. Est-ce normal ?
- Bien sûr ! Qui ne ressent pas cela ? L’instruction et la connaissance n’évacuent pas nos incertitudes. Quel érudit, quel philosophe n’a pas douté un fois dans sa vie ? Moi même il m’arrive de ne plus savoir très bien pourquoi j’existe et pourquoi Dieu a créé les hommes.
- Je n’ai jamais compris la sainte trinité. Comment peut-on être à la fois le Père, le Fils et l’Esprit saint, comment tout cela ne fait qu’un.
- Qu’en pensez-vous Ludwig, dit le pasteur en se débarrassant habillement d’une question embarrassante ?
Ludwig marqua un temps de réflexion puis répondit.
- Un mystère ne peut avoir de réponse dit-il fort justement. Mais j’ai une explication simple. On peut comparer la sainte trinité à un œuf. Un œuf à trois parties, le jaune, le blanc et la coquille et pourtant c’est un tout, un oeuf.
- C’est pertinent dit le pasteur. D’où tenez-vous cette explication ?
- De ma grand-mère.
Vers l’Est, la lune ce levait, jaune d’or, brillante, inondant la campagne d’une lueur étrange et irréelle. Ingrid intervint à nouveau.
- Avez-vous remarqué comme la lune semble plus grosse quand elle est basse sur l’horizon ?
- C’est vrai, je n’y avais jamais fait attention.
- C’est une illusion d’optique, répondit Ludwig.
- Une illusion, mais laquelle ?
- Celle qui nous fait croire justement qu’elle est plus grosse, répondit le pasteur en taquinant son auditoire.
Une évidence qui amusa les deux jeunes gens et qui mit court à toute explication. Ingrid se tenait dans l’embrasure de la porte fenêtre. Sa silhouette s’imprimait sur le tissu léger de sa longue chemise. Ses seins saillaient avec l’arrogance de sa jeunesse. Ludwig ressentit un grande trouble qui lui provoqua une érection aussi soudaine qu’embarrassante, lui qui était encore puceau à un âge où la plus part des jeunes gens de son âge étaient mariés ou allaient se faire déniaiser par des putains. Gêné par la turgescente apparence, il s’éloigna vers la campagne obscure. Il prit une respiration profonde, bloqua son souffle et attendit le plus possible jusqu’à ce que ses poumons demandent grâce. A bout de souffle il relâcha l’air vicié. Il prit une seconde respiration, fit la même chose, en prit une troisième, ainsi de suite jusqu’à ce que la tête lui tourne ? Son sexe retrouva une apparence convenable. Il aimait à dominer son corps, il n’acceptait pas d’être dépendant de ses pulsions intimes, même s’il les admettait. Il se sentait libre des tutelles corporelles, vivre ou mourir s’il le désirait, Dieux n’y serait pour rien. Un choix aussi gratuit qu’inutile, une décision qui ne pouvait être dictée par ce Dieu, aussi puissant soit-il. Apaisé, il rebroussa chemin, réintégra la salle d’étude vide de ses occupants, trouva un petit mot à son intention.
« Nous allons nous coucher. Martha vous a préparer la chambre du second étage. Ne faite pas de bruit en montant – L W Keller »
Sous les combles, la chaleur était étouffante. Il se dévêtit, s’allongea sur son lit, les mains croisées sous sa tête repensa à cette éprouvante journée, a son indigestion ? Le trouble ressenti pour Ingrid lui revint puissamment, l’assaillit, ne le quitta plus. Il se soulagea, empoigna son membre dressé comme la flèche de la cathédrale, entama un va-et-vient rapide qui lui procura une jouissance immédiate, maculant ses draps et le parquet d’une semence abondante. Soulagé mais aussi un peu décourageé, il se tourna sur le côté et se mit à penser à Ingrid, pensées qui se perdirent dans les limbes confuses de son sentiment amoureux. Le sommeil le gagna. Ingrid se tenait devant lui, le ventre déformé par une grossesse avancée, rayonnante de bonheur telle la vierge allaitant son enfant roi. Elle lui souriait, lui parlait avec des mots qu’il ne comprenait pas. Elle le prit par la main s’envolèrent dans l’azure au dessus de la ville, parmi les monts et les vallées, au-dessus des océans de forêts. Elle allait vite, trop vite et lui avait toutes les peines du monde à la suivre tant son corps lui semblait pesant et lent, maladroit et terriblement apathique. Mais il volait, de sauts en rebondissements, ressentant un bonheur étrange de liberté, d’amour et d'inquiétude. Elle était là, à côté de lui, belle comme un ciel couchant. Le temps n’avait plus de mesure, plus d’épaisseur. Les limites avaient disparu, tout était lenteur infinie aux dimensions impossibles. Ils se posèrent au centre d’une vaste clairière inondée d’une lumière aveuglante. Elle s’approcha de lui. Ludwig sentit le souffle chaud de son haleine. Elle était là, alanguie et offerte, lascive et désirable. Il la regardait avec passion. Elle le dévorait de son puissant regard quand son visage se couvrit d’eau et de sang. Son regard devint dur. Elle était effrayante, dangereuse. Ludwig sentait le va et vient de sa caresse, la douceur de ses lèvres effleurer son pénis érigé tel un volcan prêt à répandre des coulées interminables de lave. Dans un déferlement de lamentations insanes et de cris d’une incroyable extrême, Ingrid recula, écarta ses cuisses blanches et plongea ses mains au fond de sa matrice d’où elle extirpa un petit corps gluant, tremblant comme de la gélatine. Elle empoigna l’embryon sanglant à plein main qu’elle tendit au dessus de sa tête. Le fœtus devint glaive qu’elle abattit sur lui. Il hurlait bien qu’ aucun son ne sortait de sa bouche muette. Courir, fuir était impossible. Ses jambes ne répondaient pas à sa volonté. Il voyait son corps décapité, gésir sur le sol alors qu’Ingrid s’employait à le couvrir de terre, déversant un flot ininterrompu de litanies incompréhensibles. A demi conscient, Ludwig voulait mettre un terme à cet épouvantable rêve, chasser cette vision dantesque. Réveillé par ses propres cris, il se redressa sur son lit. Il était trempé de sueur.
- Monsieur Ludvig, réveillez-vous dit Matha.
- Ah, Martha, quel affreux cauchemar ! Vous n’auriez pas quelques chose à boire ?
Elle lui tendit un bol d’eau fraîche. Il l’avala d’un trait, puis se recoucha, revoyant ces images monstrueuses qui continuaient à l’effrayer. Il se rendormit.
En descendant à la salle commune pour avaler une soupe, Ludwig rencontra Ingrid. Elle semblait absente, le nez dans ces livres. Elle releva la tête, lui sourit et dit
- Bonjour. Avez-vous bien dormi ?
- Oui, Merci, Enfin non, j’ai fait d’horribles cauchemars. Et vous ?
- La chaleur de la nuit était étouffante . J’ai lu une grande partie de la nuit le livre de Pierre de Ronsard. Je n’ai pas tout compris de cette poésie. Trop de mots me sont étrangers.
Les jours suivants furent remplis d’une douceur agréable et étrange. Insensiblement, le jeune homme glissait dans les langueurs de l’émoi amoureux, prenant bien soin de n’en rien dire à quiconque encore moins à l’intéressée, état de sa personne et de son esprit qui n’échappa pas à personne, encore moins au pasteur qui s’en félicitait secrètement. Au cours de l’été, le temps changea, devint pluvieux et frais. Ludwig avait quitté l’auberge, pour élire domicile chez les Muller tant il y avait de travail, une situation qui fit bien son affaire. La table et le gîte étaient agréables, le maître bon et d’humeur égale et Ingrid qui le ravissait. Il n’était pas rare que Martha prépara un bon feu dans la cheminée. L’automne s’installa, maussade et froid, interminablement pluvieux. Le travail touchait à sa fin, peut-être restait-il deux mois peut-être trois de travaux de traduction. Ludwig allait devoir quitter ces chers hôtes, devoir repartir à l’université.
Brutalement, l'hiver arriva, précoce et froid. Les moissons pour bonnes qu’elles fussent ne rempliraient pas les greniers. Le pays allait manquer davantage. La femme du pasteur tirait sa mine des mauvais jours, passait ses journées assise au coin du feu à se lamenté toute la journée.
Depuis quelques jours, le pasteur était soufrant, alité et se plaignant d’une forte céphalée et d’un abcès à la cuisse qui le faisait souffrir. Exténué par le travail, Ludwig referma l’ouvrage, s’étira en bâillant, souhaita bonne nuit à Ingrid qui le lui rendit en un discret sourire. Il regagna sa mansarde, aussi froide en hiver qu’elle pouvait être trop chaude en été. Il se coucha tout habillé dans un lit glacial. Ne trouva pas le sommeil. Il se tournait et se retournait, assailli par toutes sortes de pensées noires et nostalgiques puis sombra dans le sommeil après des heures de tourments. Alors qu’il dormait profondément, Ludwig fut brutalement réveillé par la cuisinière. Martha était en pleurs, s’agitait en tout sens.
- Monsieur Ludwig. Levez-vous, le mal est revenu. C’est un grand malheur !
Les yeux collés de sommeil, Ludwig ne saisissait pas réellement l’importance de la situation.
- Qu'y a-t-il Martha, est-ce l’heure de se lever ?
- La peste ! La peste noire. Dieu nous punit.
Martha secoua le jeune homme par les épaules, lui demanda de se lever au plus vite, tira sur les couvertures.
- Notre pasteur et sa pauvre femme sont pris par les fièvres. Le bébé d'Edwige est mort de convulsions. Je vous en prie.
- Cela est impossible !
- Allez vous rendre compte par vous-même. Levez-vous, je vous en conjure!
Ludwig sortit de son lit, tremblant de froid quand le Pasteur entra dans la chambre suivi par sa femme accrochée à un pan de chemise.
- Pasteur ! Qu’y a-t-il ?
- Le bébé d’Edwige est mort. Descendez et prions afin que le seigneur l’accueille en son paradis. Il est innocent. Je l’ai porté dans mes bras, sa mère est trop faible, elle aussi est mourante. Protégez-vous, ne touchez à rien et lavez-vous les mains avec l'eau de vie. C’est un bon remède.
Deux jours plus tard, le pasteur, sa femme et leur fille Edwige moururent de la peste. Le fléau se généralisait dans toute la ville à une vitesse effarante. Prit de panique, Ludwig rassembla ses affaires, fit son baluchon à la hâte, quitter l’endroit, échapper au mal et retourner en sa ville natale d’Heidelberg. En descendant l'escalier, Ludwig croisa Ingrid.
- Le quartier est en quarantaine. Où comptez-vous aller ?
Dépité, Ludwig stoppa net, ne put cacher sa honte.
- Nous allons tous mourir.
- Vous allez nous quitter maintenant !
Le fléau accomplissait avec zèle son œuvre de dévastation. Au dixième jour, un bon millier d’habitants de la ville fut emporté. Trois jours plus tard on en compta le double et chaque jour qui suivait davantage encore. C’était par centaines de milliers que les gens disparaissaient. Les corps étaient déposés aux portes des maisons, laissés à l’abandon. Les fossoyeurs ne suffisaient plus à la tâche, eux-mêmes malades ou mort. La putréfaction des cadavres empuantissait les rues, augmentait le risque de contagion, apportaient d’autres maladies prêtes à éliminer ceux qui avaient échappé aux premiers assauts. Des centaines de cadavres jonchaient les rues. Les dépouilles étaient jetés pêle-mêle sur des charrettes, certains morts vêtus, d'autres dépouillés de leurs vêtements, volés par quelques coupe-jarrets que la maladie ne faisait pas reculer. Les corps étaient entassés les uns contre les autres dans un enchevêtrement indécent, les enfants mêlés aux adultes, les vieillards aux nourrissons, leurs chairs que la maladie avait souillées, sans distinction de rang, de fortune ou de sexe, conduits hors de la ville, précipités dans la fausse commune comme de chiens. Le chargement des trépassés allait grossir le tas des chairs pourrissantes, sans cérémonie, sans homélie, dans l’indifférence générale des gens en sursis, plus préoccupés à sauver leur peau que prier pour l’âme de leurs défunts. Les soldats avaient mis le feu à la montagne de cadavres. Des fumées âcres s’en dégageait, allaient s’abattre sur les quartiers hauts de la ville, rappelant aux survivants des lendemains d’angoisse. Comme tant de familles, les Keller furent emportés. Il n’y avait plus personne pour s’apitoyer sur le sort commun, célébrer les enterrements, enfin prier des jours meilleurs. Même les gens d’églises avaient été engloutis comme les simples mortels.
Epargné, Ludwig se terrait au domicile du pasteur, sans but, pétri d’angoisse, l’ombre de la mort s’agrandissait à mesure que les jours passaient, jusqu'à ce que le jeune homme tomba malade comme les autres. Terrassé par une forte fièvre, il se coucha, en proie à de puissants délires. Des spectres se profilaient sur les murs de sa chambre, rampaient sur le parquet, grimpaient sur son lit pour le dévorer. Il se débattait, demandait aide, qu'on lui ôte ces horribles monstres . Ingrid entra, les traits de son visage terriblement creusés, les yeux cerclés de noir. Ludwig voulut se redresser, n’en eut pas la force, retomba sur l’oreiller complètement épuisé.
- Je vais vous soigner.
D‘autorité, elle le dévêtit. La douleur était grande. La pudeur n’avait plus sa place.
- Il faut que j’incise cet abcès et fasse dégorger les humeurs. Je vais vous faire mal. Soyez courageux. Vous aurez peut-être une chance d’en réchapper. Je l’ai lu dans l’ouvrage De Humani corporis fabrica libri sptem . .
Ingrid s’empara du rasoir de son père, releva sa chemise, vint s’assoire sur ses cuisses, hésita un instant, puis posa une main sur son sexe pour le protéger, s’excusa de son getse puis d’un geste précis incisa l’abcès. Ludwig cria. Une sanie visqueuse sortit de la plaie, se répandit sur son bas ventre, entre sur ses cuisses, tâchant drap et vêtements. A l’aide de ses poings, la jeune fille pressa l’anthrax. Un jet de pue gicla à son visage. Elle s’essuya le front du plat de la main puis nettoya la plaie à l’eau de vie. Ensuite elle lui appliqua une compresse d’un baume à la couleur de l’argile, pensa la plaie.
- Je reviens de suite.
Après quelques minutes, Ingrid revint avec un drap de bain posé sur l’épaule, un broc d’eau chaude parfumée, lava le corps du jeune homme.
- Ne bougez pas et buvez. C’est amer. Cela fera diminuer les fièvres. Je dois aller me changer.
Puis elle lui posa une question inattendue.
- Vous êtes si réservé avec moi. Voilà des mois que vous m’observez.
Ludwig ne put répondre, trop gêné par la question, trop faible pour formuler une réponse convenable.
L’état de Ludwig s’aggrava le soir même. Ingrid partageait son temps entre sa petite sœur et le jeune homme. La privation de nourriture ajoutait à ses tourments. Après trois jours de douleurs et d’angoisses, Ludwig, reprit peu à peu de conscience et de force. La fièvre avait bien diminué, son aine avait bien dégonflé. Il se redressa sur son lit, enfila des vêtements chauds, sorti de sa mansarde, aperçut Ingrid assise sur le plancher, la tête dans les mains, toute tremblante de fièvre.
- Elisabeth est morte ce matin. On ne peut plus rien pour elle. Elle m'a chargée de vous dire combien elle regrettait de ne pas vous avoir vu une dernière fois et combien elle aurait aimé connaître les plaisirs de la vie dont vous parliez. Elle vous a réclamé . Elle vous aimait comme un grand frère.
- Vous allez me guider afin que je vous soigne. Je descends chercher de quoi manger et boire, c’est indispensable. Priez notre seigneur pour qu’il vous vienne en aide.
- Je ne croie plus en Dieu, lui qui me fait tant souffrir, nous inflige de telles souffrances. Il a tout emporté, tout ceux que j’aimai. Ce n’est plus Dieu, c’est le Diable.
- Ne dites pas cela dit-il en se signant trois fois. Dieu ne se mêle pas des affaires des hommes comme le disait votre père. Je reviens très vite.
- Occupez-vous de ma petite sœur. Ils vont la jeter à la fausse et je ne veux pas.
En descendant au rez-de-chaussée, Ludwig découvrit un désordre effarant. Tout était cassé, pillé, éventré. Il ouvrit la porte de la cuisine, butta contre le corps de Martha, sans vie. Elle gisait dans une marre de sang. Il voulut la soulever, y renonça tant elle était lourde, entreprit de la traîner, dérapa sur la falque gluante, s’essuya les mains aux vêtements de Martha. Décidé, il l’agrippa par les pieds, traversa le grand hall, laissant sur son passage une longue traînée rouge. Il ouvrit la porte d'entrée, la tira sur le perron. Une odeur de fumées, d'ordures et de mort le fit reculer. Tout en était imprégné, tout sentait la mort. La rue n’était plus que désolation, silence. De grands feux brûlaient aux coins des rues, des feux qui devaient chasser le mal, ajoutaient à l’odeur insupportable des chairs en décomposition celle de l’âcreté des fumées. Il aperçut un corbillard en haut de la côte. Ludwig tira la vieille femme sur le trottoir de bois, héla le nouveau fossoyeur, l’ancien était mort la veille. Il referma précipitamment la porte derrière lui, condamna l’accès par une lourde barre de fer , retourna en cuisine en quête de nourriture. La tête lui tournait un peu, ses jambes avaient du mal à le supporter. Ne trouvant rien à se mettre sous la dent, il avala du saindoux qu'il trouva au fond d'un pot. A la troisième cuillère, il eu envie rendre. Il chercha quelque chose de plus consistent, un bout de pain ou un morceau de viande séchée. La huche était vide, il descendit à la cave, l'a trouva dévastée, les étagères renversées et les bocaux éventrés, la caisse à cendres vide de ses salaisons. A bout de force, il vint s'assoire sur une caisse de bois, resta un long moment dans la pénombre, éclairé seulement par une petite lucarne qui arrivait au raz de la rue quand un rat passa le long du mur et le fit sursauter. Il prit un morceau de cruche cassée, le lui lança rageusement. Le hasard plaça la trajectoire du rat sur celle du projectile tuant le rat sur le coup, un œil énucléé par la violence du choc. Etonné de sa chance comme de son adresse lui qui n’était pas capable d’attraper au vol une balle de chiffon, il prit le rat pour s’en faire un repas de misère quand il repensa à Ingrid. Il remonta à l’étage à quatre jambes, trouva la jeune fille étendu sur le palier, sans connaissance. Tout désemparé, il s’agenouilla auprès d’elle, perçut un gémissement. Il la prit dans ses bras, entra dans la chambre d’Ingrid qu’il découvrait pour la première fois. Il la déposa sur le lit. Ingrid rendit l’âme. Ludwig vint s’assoire à ses côté, la regarda un long moment sans ressentir la moindre émotion, trouva cela étrange, sans larme ni lamentation. Il lui apporta les derniers soins, ceux qu’il faut donner aux morts avant l’inhumation. Il ouvrit une malle, en retira une robe blanche, revint à son chevet, la déshabilla, lava son corps bleu d’abcès, l’habilla, lui brossa ses long cheveux. Puis il vint s’allonger auprès d’elle et commença une longue nuit de veille, priant le Christ qu'ils accueillent cette jeune fille en paradis, s’endormit rapidement.
La lumière du jour le réveilla. Ingrid n’avait pas bougé, les yeux et la bouche grands ouverts, le regard vitreux. Il la secoua comme pour la réveiller mais la froideur de ses chairs lui rappela crûment la dure réalité de l’instant. Ludwig se leva épuisé, l’âme en peine, enveloppa Ingrid dans un linceul fait d’un tapis, la prit dans ses bras et l'emporta à travers des rues se rendre au cimetière. Au dehors, les soldats avaient fait place à la rebut, chassant désordre, exactions et pillages. Un homme en arme s’apostropha de lui.
- Halte. Sale voleur, Repose ce tapis.
Ludwig stoppa, fut violemment projeté à terre. Trois hommes s’afféraient autour de lui, un le menaçait de sa dague, un autre lui liait les mains très serrées, l’autre lui criait des mots qu’ils ne connaissait pas, peut-être des insultes en son patois. Ludwig voulu donner une explication mais reçut en échange un coup de pied au ventre qui lui coupa net le souffle.
- Emportez-le et pendez-le avec la racaille de cette nuit.
Ludwig fut hissé sur la charrette qui fit un bon en avant. Lui bascula en arrière et se blessa à une barre de fer saillante. Le convoi stoppa. Sur les ordres de leur capitaine, deux soldats firent descendre Ludwig.
- Que fais-tu là Ludwig ?
- On l'a pris en flagrant délit de vol, Capitaine.
- De vol ? Mais pourquoi nous voles-tu ? Ne crois-tu pas qu'on a assez souffert ?
- Je ne volais pas, je transportais le corps d'Ingrid pour le mettre en terre.
Le capitaine, déroula le tapis, trouva le cadavre.
- C’est bon. Libérez-le. Je le connais. Il travaille au domicile du pasteur.
Ludwig s'adressa à l'officier.
- Merci.
- Excuse la rudesse de mes soldats. Ils obéissent aux ordres.
- Ce n’est rien. Nous souffrons tous en ce moment.
- Nous n’arriverons jamais à bout de cette calamité.
- Ce sera long.
Les deux hommes se saluèrent. Les soldats s'éloignèrent. Ludwig demeura un instant immobile, se tenant les côtes puis se remit en quête d’une tombe. Il reprit le corps d’Ingrid sur les épaules, prit la direction de l’église. En chemin, il entendit des hennissement venant d’une rue voisine. Il s’y rendit, aperçut un attroupement autour d’un cheval. L’animal avait été renversé sur le dos, les jambes entravées par des liens. Ces yeux roulaient en tous sens et ses hennissement affolés emplissaient toute la place. La foule recula de quelques pas. Un homme armé d’un couteau s’approcha de la bête et d’un geste précis et rapide trancha la gorge de l’animal. Un souffle puissant d’air et de sang s’échappa de la plaie béante. Puis le cheval s’immobilisa, bascula sur le côté, les yeux renversés, la bouche ouverte, découvrant des dents verdies par l’herbe. La foule se rapprocha, puis se rua sur la dépouille encore fumante tels des chiens qu’on aurait lâché pour la curée. Les uns découpaient des morceaux de muscle, d’autres emportait des bassines de chairs sanguinolentes. Certains étaient prêts à s’entretuer pour un morceau de viande. Les bras poisseux de sang, un petit groupe de femmes avalaient la viande crue et chaude, leurs bouches pleine de sang tant elles s’en étaient gavées. C’était un spectacle infâme et rabaissant. Ecoeuré par la cruauté de la scène, Ludwig se remit en route, emprunta le sentier qui le conduisait au cimetière. Exténué, il posa Ingrid contre le mur d’enceinte. Le fossoyeur vint à sa rencontre.
- Hé ! Qu'est que tu viens faire par ici ?
- Je viens mettre une jeune fille en terre.
- Une jeune fille ? Je peux la voir ?
- Mais elle est morte !
- Je le sais qu'elle est morte, tu viens de me le dire. Je veux simplement la voir.
Ludwig déroula le tapis. Le visage d'Ingrid apparut déformé et cireux, les yeux à demi fermé. Sa bouche était ouverte, ornée d’une rangée de dents aussi belles et blanches que des perles fines.
- Oh ! Mon Dieu, dit le fossoyeur, tu ne devrais pas la laisser dans cet état. Ce n’est pas bien pour la morte d’être enterré la bouche ouverte. Prends un morceau de toile et noue-le autour de sa mâchoire. Le diable n’y entrera pas.
Le fossoyeur et Ludwig restèrent un moment silencieux, aucun bruit ne vint troubler l’instant. Puis l’homme se releva. Il avait les yeux rouges. Il renifla bruyamment, se moucha dans ses doigts.
- Pauvre petite. Qui est-ce ?
- C'est la fille du pasteur Keller.
- Je ne savais pas qu’il avait une si jolie fille. Dieu nous inflige un cruel châtiment. Qu'avons-nous fait pour qu'il emporte des innocents et qu’il nous punissent de la sorte, enlève nos jeunes gens et nos petits enfants ?
- Je ne saurais le dire. Peut-être que Dieu a ses raison ?
- Il n'y a plus un pouce de libre ici. Je ne sais même pas où je vais enterrer ceux-là, dit-il en désignant un tas de cadavre encombrant l’allée centrale. J'en place dix par tombe. Je n’ai plus personne pour en creuser d’autres et je suis trop vieux et à bout de force. Vivement que cette saleté de faucheuse nous laisse en paix. Elle me donne trop de travail.
- Qu'est-ce que je fais d’elle ?
- Va l'enterrer ailleurs.
Ludwig accusa le coup, repris son fardeau.
- Je te prête ma brouette mais jure-moi sur la tête de Dieu que tu me la rapporteras.
- Jurer sur Dieu est un blasphème ?
- Je me moque bien de blasphémer un Dieu si mauvais. Jure !
Ludwig jura en croisant les doigts, une manière bien à lui de conjurer le sort. Il installa Ingrid, au fond de la brouette, assise, les bras croisés et les jambes pendantes. Les deux hommes se saluèrent. Ludwig s’en retourna au domicile du pasteur. La journée se terminait comme elle avait commencée, dénuée de tout, d’espoir comme de joie, vide de sens. En traversant le hall d’entrée il se rappela la promesse faite à la jeune fille. Il monta aux étages, agrippa le petit corps d’Elisabeth et le déposa à côté de sa sœur aînée. Il se mit à l’ouvrage, creusa une tombe assez profonde et large pour ensevelir les deux soeurs. A la limite de l’épuisement, il renonça à creuser davantage. Il déposa délicatement les corps au fond de la tombe replia les jambes d’Ingrid, puis les recouvrit d’un grand drap, retira sa chaînette d’or et la déposa sur le linceul puis referma le trou, dressa un petit tertre et y planta une croix arrachée à l’autel du pasteur. Il était trempé de sueur. Il ne pensait plus à rien, ne ressentait rien.
Il n’avait plus rien à faire dans cette maison. Il prit quelques affaires, la brouette du fossoyeur et se remit en route.
En remontant vers le cimetière, Ludwig dépassa la carcasse du cheval. Il ne restait plus que les os au milieu d’un bain de sang. Tout avait été emporté, le foie et les viscères, excepté les intestins bleuis et gonflés par les matières. Il ne savait plus exactement depuis quand datait son dernier repas. Il aurait avalé n’importe quoi, se souvenait de Martha et ses délicieuses tartes, ses pâtés et ses viandes rôties. Il saliva tout le long du chemin. Le fossoyeur était toujours là, Ludwig lui rendit sa brouette et lui demanda s’il n’avait pas un petit bout de pain à grignoter. Le vieux lui tendit un morceau de viande. La chaire était froide et molle, peu appétissante. Le jeune homme tordit du nez.
- Partageons-la, j’en ai de trop.
- C’est qu’elle est crue !
- Tu es bien délicat pour quelqu’un qui crève de faim ?
- Ne pourrait-on pas la faire cuire ?
- Avec quoi, je n’ai rien ?
Ludwig se résigna, renifla le morceau, trouva l’odeur insipide puis se décida à la manger, plongea ses dents dans la chair froide. Le goût du sang envahit sa bouche, la mollesse des chairs lui provoqua un dégoût insurmontable. Ludwig recracha le morceau entier
- Je ne peux pas. C’est répugnant. Et si on faisait du feu avec des cierges ?
- On peut essayer. J’ai la clé de la sacristie. Ils n’ont pu y rentrer !
Le fossoyeur et le jeune homme pénétrèrent dans l’église. Les lieux avait été dévastés, ravager par la lie des pilleurs. Tout avait été emporté, les bancs, les tableaux peints accrochés aux murs, les statues de bois et même celles de pierre avaient été volés. Il ne restait rien, excepté l’autel, trop lourd pour être démonté. L’homme se dirigea vers une épaisse porte, sortit une grosse clé l’ouvrit, pénétra dans la sacristie. Ludwig le suivit. Il n’y avait rien excepté un grand livre de messe et quelques chandelles restantes.
- On va faire cuire cette viande avec le vieux lissel
- Mais c’est une bible dit Ludwig ! C’est un sacrilège !
- Se laisser mourir de faim l’est tout autant. Dieu n’ordonne-t-il pas veiller à sa personne. Alors si tu veux vivre, mange et brûlons ce livre. Ce n’est qu’un livre.
A contre cœur, Ludwig accepta. Il n’était plus à une infamie près. D’ailleurs tout ici n’était qu’ignominie, transgressions, souffrances et destructions. Ils allumèrent un feu au milieu de la nef, firent rôtir les morceaux de chair qu’ils engloutirent les uns derrière les autres. Ils avaient le goût de cuir brûlé et de suint de mouton mais c’était moins mauvais que d’avaler la viande crue. La faim calmée, il fallut se préparer pour la nuit, dormir un peu. Ils s’allongèrent sur un tas de vêtement arraché aux cadavres, se couvrirent avec la tenture du tabernacle, discutèrent un long moment à la lueur de la dernière chandelle.
- Vois-tu mon garçon, nous ne sommes pas si mal logés que cela. Il y a des gens qui vont crever de froid et de faim cette nuit. Même si l’auberge est un peu rude, notre sort est enviable.
- Merci de votre aide.
- Ne me remercie pas. Sans toi je me serai pendu cette nuit. Je n’ai plus personne sur cette terre à aimer. Tous les miens ont été emportés, tous morts, du plus âgé jusqu’au dernier né, excepté ma vielle carcasse qui a résisté. La faucheuse m’a oublié. Quelle injustice. Dieu ne vaut pas plus que toi et moi.
- Je ne sais que répondre. Seulement que j’ai de la peine pour vous.
- Tu es un bon garçon et tu me plais bien. Ta jeunesse m’a redonné un peu de courage et je t’en remercie.
- Je n’y suis pour rien .
- Ne croit pas cela.
Puis le vieux marqua un long silence et repris
- La mort ne me fait pas peur. Mais quand elle se présentera à moi, je la regarderai en face et je lui dirai « Va-t-en voleuse de vie. Tu ne me fais pas peur et tu ne m’auras pas ajourd’hui ». Je lui dirais cela pour l’ennuyer et dès qu’elle aura tourné le dos, je me jetterai d’en haut du clocher car c’est moi qui décidera de l’instant. Couic, plus rien, plus de souffrance ni de larme et Dieu pourra aller se faire foutre.
La cruauté des mots du vieil homme terrifiait le jeune homme
- Vous ne pouvez dire cela dans la maison de Dieu.
- Bien sûr que je le peux. Cette église n’est pas sa maison mais bien la mienne avec tout le travail que j’y ai fait depuis toutes ces années. Que fait ce chien si ce n’est de nous tourmenter davantage ?
Le vieux Fossoyeur dit alors.
- Dormons car demain sera un jour nouveau.
Les deux hommes se souhaitèrent bonne nuit, n’ajoutèrent pas un mots de plus.
Au petit matin, Ludwig fut réveillé par un grand vacarme. Cela venait du toit. En levant la tête vers le haut de la nef, il aperçut, un grand trou, puis vit le vieux se jeter dans le vide pour s’écrasé au milieu des débris de tuiles, de bois et de poussière. Ludwig se précipita vers le vieil homme. Il respirait encore un peu.
- Qu’avez-vous fait ? Êtes-vous devenu fou ? Parlez-moi, dites quelque chose. Avez-vous mal ?
- Oui, j’ai mal, mais elle ne m’a pas eu la chienne, dit-il en rendant son dernier souffle.
Choqué, Ludwig resta pétrifié d’horreur et de désespoir, les membres tétanisés par la peur, comme dans un mauvais rêve. Il regardait le vieil homme intensément, cherchait à comprendre son geste. Le froid et la faim eurent raison de lui. Ludwig reprit ses esprits. Le mort avait la bouche ouverte,. Il devait fermer l’orifice buccale qui restait obstinément ouverte. Ludwig se saisit d’un morceau d’étoffe qu’il déchira en un long ruban et qu’il noua autour de la mâchoire du vieux, serra solidement le nœud. Le ruban noué autour du crâne comme un œuf pascal avait quelque chose de grotesque. Il déformait son visage en une simagrée comique. Par égard pour le mort, il posa le reste de tissus sur sa figure, joignit ses mains et récita la prière des morts. Ludwig rassembla le peu d’affaires qu’il avait, sortit de l’église. Un beau soleil s’élevait dans l’air glacial du petit matin. L’horizon se teintait de bleu mêlé de vert, annonçant une journée terriblement froide. Ludwig quitta la ville, heureux d’être encore de ce monde. Il venait d’avoir vingt ans.
L'épidémie alla de région en région répandre son lot de désolation. Au hasard de